ID de suivi UA-65326999-1

19/06/2020

JMG LE CLEZIO: RETOUR AUX SOURCES

Réputé pour pour sa sobriété et sa discrétion,
JMG Le Clézio s’était jusqu’ici peu confié sur son enfance. 
Si ce jeune homme de quatre fois vingt ans n’a pas voulu écrire
un récit chronologique – «les souvenirs sont ennuyeux» –,
il vient de nous offrir avec
 Chanson bretonne et 
L’Enfant et la guerre, 
 un livre éclairant sur ses plus jeunes années.

En plus de L’Inconnu sur la terre, Onitsha  et L’Africain,
il s’agit assurément de son livre le plus personnel
et le plus émouvant.
C’est toujours le même petit garçon,
épris de nature sauvage et de justice,
que nous rencontrons et que nous aimons.
Ce fut ainsi le cas de la grande Andrée Chedid
qui l'admirait pour son authenticité et sa pureté.
Aux antipodes des mondanités littéraires,
Le Clézio défend avec ardeur les oubliés de notre planète.
Sans doute est-ce le résultat de ses colères d'enfant
né dans la guerre et qui a souffert de la faim.
 
Un scandale qui explique son engagement et ne le fera pas taire.

 

LE CLEZIO J.M.G photo 2017 Francesca Mantovani - Editions Gallimard 8427 (1).jpeg

Photo: © Francesca Mantovani/Gallimard

 

«Etre né dans une guerre, c’est être témoin malgré soi,
un témoin inconscient, à la fois proche et lointain, non pas indifférent mais différent.
Comme pourrait l’être un oiseau, ou un arbre».

 

Ce livre-là est un retour aux sources. A la Bretagne, à Nice et Roquebillière. Dès ses huit ans et jusqu’à l’âge de quatorze ans, Le Clézio passa chaque été en Bretagne en compagnie de son frère et de ses parents. La famille quittait les pins parasols de Nice pour Sainte-Marine, au cœur de la Bretagne agricole, dans la vieille Monaquatre conduite par la mère de Le Clézio. 
C’est la Bretagne, avec l’Afrique, qui apporta à Le Clézio les émotions et les souvenirs les plus intenses. Au pays de ses ancêtres et notamment d’Alexis-François – qui émigra à Maurice en 1794 –, il y retrouve «la magie et la nature de l’Afrique»

G04227.jpg

De la Bretagne à l'Afrique

Le parallélisme entre la Bretagne et l’Afrique est éclatant. En Bretagne, Le Clézio est ému par «la violence de la mer, de la pluie, et aussi la brûlure du soleil certains jours» qui lui rappelle l’Afrique. Le petit garçon qui gambadait dans la savane où il examinait méticuleusement les fourmis, est le même que celui que nous suivons à Sainte-Marine. Cet enfant-là ne sait rien de plus beau «qu’un champ de blé devant la ligne devant les dunes ou le long des falaises». A Sainte-Marine et dans ses alentours, il court vers la liberté, à pied ou à bicyclette, remplit ses yeux et ses oreilles des sons et parfums de la lande, contemple le ciel et l'Océan. Il dialogue avec les pêcheurs et les paysans. Il joue avec leurs enfants, goûte aux crêpes et au cidre tiède de Madame Le Dour, la fermière chez qui il allait chercher le lait. Lui et son frère deviennent rapidement les compagnons de ballade  de ses filles adoptives. Quel plaisir de taquiner Jeannette et Maryse sur la plage d’autant plus qu’elles ne savaient pas nager, en les giclant et en leur envoyant du sable au visage. 
D'ailleurs, c'est en Bretagne que Le Clézio apprit à nager. «Partout où j’irai, je pourrai traverser, glisser, voler…» clame-t-il après cette victoire. 
Des lieux défilent: Carnac, Loctudy, Quimperlé, Bénodet, Douarnenez et L’Odet qui «paraissait grand comme l’Amazone». Le Clézio y verra aussi des traces de la guerre sous la forme de bunkers allemands. Cette guerre honnie qu'il avait fuie à Nice pour Roquebillière. 
Aujourd'hui encore, le Prix Nobel de littérature 2008 n'a pas oublié les fils et filles de pêcheurs et de paysans» qui furent ses amis: Yannick, Pierrick, Erwan, Soizic… Ni Raymond Javry, pêcheur, artiste-peintre et sourcier. Quand il retournera en Bretagne, après une longue absence, entre  ses 15 et 25 ans, le choc sera brutal. Sans avoir jamais idéalisé la Bretagne de son enfance, qui était parfois «d’une pauvreté insupportable», il lui sera  «difficile de connecter le village d’hier à ce qu’il est devenu.» En dix ans, la Bretagne a changé de visage et l’usage de la langue bretonne a quasiment disparu. Le gouvernement central n’a rien fait pour encourager les Bretons à garder leur langue et encore moins pour la vivifier. Cela est une tristesse et une réalité.

L'expérience de la guerre 

clezio-le-05.06.2020-l.jpeg

Tout récemment, à Nice, où il a passé deux mois de confinement.

 

Photo: N/M. 

 

Dans L’Enfant et la guerre, Le Clézio observe: «La guerre est la pire des choses qui peut arriver à un enfant». Il avait sept mois quand la Seconde Guerre mondiale éclata. Il passa ses cinq premières années dans la guerre. A Nice, occupée par les Italiens, il y eut le choc d’une bombe, probablement canadienne, dans le jardin de l’immeuble de sa grand-mère et la menace de l’arrivée des Allemands.

«Ce fut le début de la violence». «Un coup de tambour, de gong, de semonce» qui jeta le petit garçon de trois ans  à terre dans la salle de bains. Les événements se précipitent. La famille Le Clézio – la mère, le grand frère et les grands-parents – est informée qu’elle est menacée de déportation dans un camp de concentration de par la citoyenneté britannique du père de famille. Alors, il n’existait pas encore de nationalité mauricienne. Maurice fut sous occupation britannique de 1814 à 1968 après avoir été colonisée par les Français entre 1715 et 1810. Pendant toute la guerre, le père de Le Clézio, médecin en Afrique, est coupé de sa famille et même empêché par une étroite bureaucratie française de la rejoindre. Parce que Britannique... Les Le Clézio trouvent refuge à Roquebillère, dans la vallée de la la Vésuvie (où d’autres migrants aujourd’hui trouvent un asile provisoire grâce à la solidarité des habitants). L’écrivain y vécut son premier été. Etait-il conscient de la gravité des événements ? Par bonheur, les enfants sont dans l'instant. Il y avait «la lumière du soleil au fond de la vallée, les champs de blé mûr, l’eau de la rivière, les rochers, le ciel nu» dit-il.
Après les fenaisons, il allait glaner les blés avec son frère et leur grand-mère. Mais les deux enfants ressentirent très concrètement la menace de la guerre. Leurs jeunes oreilles furent souvent heurtées par des mots étranges: «mort» et «tué». Leur héros, Mario, un jeune résistant italien mourut dans l’explosion de la bombe qu’il transportait. Il  n'en resta qu’une mèche de cheveux roux. Plus d'une fois, afin d'échapper aux nazis, la famille dut se cacher à la cave. 
Enfin, et ce fut une révélation de le lire dans L'Enfant et la Guerre, pour Jean-Marie et sa famille, ce temps de guerre fut aussi la découverte de la faim qu’elle vécut «de l’intérieur» de jour comme de nuit. Les enfants étaient cependant privilégiés quand leur grand-mère se contentait des épluchures de légumes…L’enfant réfugié à Roquebillière est le même qui, quelques années plus tard, à Ogoga, courait «dans la plaine herbeuse» armé de bâtons pour détruit les châteaux de termites. Il est le même qui, à pied ou à vélo, courait la lande entre Sainte-Marine et Quimperlé. Lisant ce dernier ouvrage de Le Clézio, je découvre  que c'est en Afrique à l'âge de six ans, que Le Clézio mangera pour la première fois à sa faim. Ce magnifique livre refermé, mais je le rouvrirai comme L'Inconnu sur la terre est mon viatique depuis longtemps, je saisis l'origine de l'engagement de Le Clézio. Les émotions et souvenirs ressentis durant la guerre se superposent à la vie des enfants de toutes les guerres d’aujourd’hui, de tous les exclus et de tous les affamés.

 

P.S. Je n'ai pas oublié le moment où, au Salon du livre francophone de Beyrouth, en 2001, Le Clézio  avait dédicacé Mondo et autres histoiresOnitsha et Lullaby pour mes petits filleuls Alexis, Milo et Charbel... Il l'avait fait avec un respect et une tendresse qui m'avaient touchée.

 

 

 

 

 

* Chanson bretonne et L’enfant et la guerre, deux contes, 154 p., Editions Gallimard 2020.

 

 

 

19:40 Écrit par Gilberte Favre dans Culture, France, Lettres, Monde, Solidarité, Spiritualités, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) |

02/02/2020

PHRASES RETENUES (15) Amin Maalouf

D'un livre à l'autre, des phrases m'agrippent, me hantent
et me poursuivent. 
C'est le cas du dernier essai d'Amin Maalouf
dont
 Les identités meurtrières, 
nous avait déjà interpellés.
Avec Le naufrage des civilisations*,
l'académicien français d'origine libanaise, 
nous éclaire sur les dérives du Monde
depuis plusieurs décennies.
Mais il ne baisse pas les bras pour autant.

maalouf-amin.png

Le romancier et l'essayiste Amin Maalouf est lucide et confiant malgré tout.

Photo: balenfrançais

 

Le naufrage des civilisations

«En agitant, comme je l’ai fait dans ce livre, le spectre d’un naufrage imminent, n’ai-je pas pris le risque de désespérer ceux qui me liraient ? Mon intention n’était sûrement pas de prêcher le découragement, mais il est du devoir de chacun, dans les circonstances si graves que nous traversons en ce siècle, de demeurer lucide, sincère, et digne de confiance.

Quand, pour calmer les frayeurs de ses contemporains, on choisit de nier la réalité des périls et de sous-estimer la férocité du monde, on court le risque d’être très vite démenti par les faits.

Si les routes de l’avenir sont semées d’embûches, la pire conduite serait d’avancer les yeux fermés en marmonnant que tout ira bien.

Je suis persuadé, d’ailleurs, qu’un sursaut demeure possible. Il m’est difficile de croire que l’humanité se résignera docilement à l’anéantissement de tout ce qu’elle a construit».

* Editions Grasset, 330 p.

18:43 Écrit par Gilberte Favre dans Culture, France, Histoire, Lettres, Monde, Politique, Solidarité, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) |