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31/08/2022

Annie Ernaux (2) SECRETS D'ECRITURE

ENTRETIEN EXCLUSIF (deuxième partie)

 

Secrets d'écriture

Cette année 2022 a vu la parution de plusieurs livres d'Annie Ernaux.
Avant l'album du Cahier de L'Herne et Le Jeune Homme,
ce fut L' Atelier noir 
dans lequel l'écrivain nous confie
ses secrets de fabrication.

 

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– Annie Ernaux,  L’Atelier noir* , qui est votre Journal d’écriture, nous révèle vos doutes et aussi plusieurs de vos secrets d’écrivain. J’y ai découvert que vous écrivez au moyen d’un stylo-feutre, comme ce fut le cas d'Andrée Chedid. Elle partait du noir puis surmontait ses mots de bleu, de rouge et de jaune. Il en va de même pour vous. Que vous apporte l’utilisation du stylo- feutre plutôt que de la plume ou du stylo. Serait-ce comme une petite musique et de la douceur dans le mouvement ?

– Je n'ai jamais écrit au stylo plume, d'abord au stylo à bille, puis au stylo feutre pour son glissement aisé sur la feuille. Ce qui compte pour moi c'est le trajet le plus rapide, insensible, entre la pensée et la sensation qui la précède. Le feutre était l'idéal mais aussi la proximité de mon regard, de mon corps, avec les mots tracés. J'ai utilisé la machine à écrire puis, à partir de 1995, l'ordinateur, qu'une fois le manuscrit terminé. Aujourd'hui encore, pour mes textes, c'est ainsi que je procède.

La genèse de mes textes est longue et difficile

- Dans ce livre précieux, vous nous dites que la genèse de la plupart de vos livres a été difficile. Malgré tous les obstacles, vous écrivez: «Chaque livre est la tentative – l’illusion – d’aller vers la lumière». Avez-vous toujours à l’issue de vos livres rencontré la lumière ?

- Mon journal d'écriture, L''Atelier noir, est la preuve de la genèse longue et difficile de mes textes, de mes hésitations. Quand j'entreprends un texte, je suis dans le noir - d'où le titre que j'ai donné au journal - et je vois tout au fond comme une fenêtre lumineuse, c’est- à - dire le livre achevé. Le chemin pour l'atteindre me paraît incroyablement long, plein d'embûches. Mais, une fois que j'ai commencé et que je ne me pose plus la question de continuer ou d'abandonner, je ne pense plus à la lumière. Elle est éteinte quand le texte est fini et je regarde avec étonnement le paquet de feuilles, comme est-ce possible d'être arrivée au bout? Il n'y pas de lumière, juste un texte dont je ne sais pas ce qu'il est.

– En 1985, roulant sur l’autoroute, vous pensez que «seuls l’amour et la mort sont vraiment le fond de l’existence, le fond de l’écriture, quelle que soit l’écriture». Auriez-vous pu dire, comme Corinna Bille «Je donnerais un amour pour écrire un beau livre?»

Le temps et la disparition sont au fond de l’écriture

– J’écris cela dans un moment où l'amour est présent violemment dans ma vie et où je visite régulièrement ma mère dans le service de gériatrie où elle est hospitalisée, atteinte d'Alzheimer. Sur l'autoroute j'écoute très fort de la musique et la chanson de Léo Ferré C'est extra. Parce que je ramène toute expérience de vie à l'écriture et que je questionne l'écriture en fonction de la vie, c'est cette pensée -là qui m'est venue. Aujourd'hui, je dirais plutôt que c'est le temps et la disparition qui sont au fond de l'écriture, peut-être parce que le sexe et l'amour ont perdu de leur attrait pour moi! Mais j'ai pensé souvent comme Corinna Bille.

 

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Annie Ernaux dans son jardin de Cergy

Photo: Isabelle Eshraghi 

 

– Vous avez 50 ans lorsque vous dites hésiter entre l’utilisation du «je» et du « elle». Le « je» vous semble- t- il finalement plus personnel, plus authentique que le «elle» ? Aujourd’hui avez-vous tranché ou le choix du pronom vous paraît-il secondaire?

- Le choix du pronom est primordial. Ou plutôt l'est devenu au fur et à mesure que j'écrivais. Au début, pour mon premier livre, Les armoires vides, je n'ai pas beaucoup hésité, le «je» s'est imposé comme correspondant à la voix du texte, à sa colère. Parce que la première personne n'est pas indépendante d'autres choix, ceux de la tonalité, de la vérité ou de la fiction. Le «je» que j'utilise à partir de La place n'est pas le même que celui de mes livres antérieurs, c'est celui d'un reporter s'efforçant de décrire et d'analyser objectivement les faits de son existence. Jusqu'aux Années, où je suis arrivée, après un long temps  d'hésitations, d'essais, à la nécessité d'opter pour tous les pronoms personnels à l'exception du «je » puisqu'il s'agissait de parcourir le temps d'une existence fondue dans l'ensemble d'une génération.
Pour Mémoire de fille, il existe trois versions des premières pages avec «je », «tu », 
«elle »...Finalement ce sera «je » la narratrice et «elle » la fille de 18 ans.

 

L’Atelier noir, Editions Gallimard (collection L’Imaginaire), 2022.

26/08/2022

ANNIE ERNAUX: UNE VIE D’ECRIVAIN ENGAGEE (1)

Hier à Palma de Majorque où elle a présenté Super 8,
le film qu’elle a co-réalisé avec son fils David, demain à Oslo
afin d’y donner une lecture sur
Le Jeune 
homme,
déjà traduit en norvégien,
Annie Ernaux est
 lue, écoutée, adulée,
et parfois critiquée par quelques esprits mesquins.
Pour cette grande Dame de la littérature française,
l’écriture 
n’est pas un exercice purement intellectuel.
Le sort de l’humanité la préoccupe depuis toujours
et ce n’est pas aujourd’hui qu’elle baissera les bras.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF (première partie)

– Annie Ernaux, le première fois que je vous ai vue c’était en 1984 lors de l’émission Apostrophes. Vous veniez de recevoir le Prix Renaudot pour La Place*, habité par votre père. J’avais été très surprise lorsque vous vous êtes présentée comme «une transfuge de classe». Est-ce le regard des autres qui vous a conduite à cette définition ?

– Lorsque j'ai été invitée par Bernard Pivot, c'était en avril 1984 et mon livre était sorti en janvier. Je n'avais donc pas reçu le Prix Renaudot. L'expression «transfuge de classe» n'était pas encore utilisée en dehors du milieu des sociologues. Je ne la connaissais pas mais ce que j'ai dit revenait au même, c’est-à-dire que les études m'avaient peu à peu séparée de mon milieu d'origine et plus particulièrement de mon père. Même si le regard des autres, de ceux qui vous situent dans une classe inférieure, peut jouer un rôle, causer de la honte, c'est avant tout parce qu'on devient quelqu'un d'autre, par ses goûts, ses pensées, qu'on a conscience de ne plus ressembler à ses proches, un sentiment intime, secret et qui, d'ailleurs, fait honte.

 

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Il importe pour Annie Ernaux,
de «chercher le «juste» plus le« beau»…

 

Photo DR

Le choix de la vérité

– Vous aviez déclaré vouloir écrire le plus simplement possible, d’une écriture «plate», et ne pas vouloir faire de l’art. Alain Bosquet, qui était aussi à Apostrophes vous avait rétorqué: «Vous vous insurgez contre l’art, Madame, mais vous faites de l’art!». Vous êtes toujours demeurée fidèle à l’écriture «comme au couteau»…** et avez renoncé très tôt au roman. Etait-ce pour accéder à la vérité dans sa nudité absolue?

– Alain Bosquet avait le droit, en effet, de déclarer que je faisais de l'art dans la mesure où j'ai cherché à rendre par le dépouillement de la phrase, le poids de mots choisis en fonction de leur connotation sociale forte, de leur résonance sensible, l'existence de mon père soumise à la nécessité. Mais à ce moment-là je voyais dans cette nudité un choix «éthique», celui de la vérité d'abord. La place est d'ailleurs le premier texte dans lequel je renonce complètement à la fiction.

– En automne 2000, je vous ai rencontrée en vrai dans un salon du livre de l’Ardèche méridionale. Je venais de lire Je ne suis pas sortie de ma nuit*** sur le parcours de votre mère au Pays d’Alzheimer. Le 13 juillet de cette année 2000, vous aviez écrit: «Organiser la mémoire individuelle (les différents «plans» de ma vie, lieux) et la mémoire collective historique».

– Je n'ai pas oublié cette rencontre en Ardèche, en octobre 2000, avec la pluie qui n'a pas cessé! Cette année-là, en juin, ma vie de professeure s'était terminée et, pour la première fois, je pouvais ne faire qu'écrire. Dans cette liberté, qui me paraissait vertigineuse, je pouvais me mettre réellement à mon projet, envisagé déjà dix ans plus tôt: un texte qui mêlerait la mémoire des événements de ma vie et celle des événements, de l'évolution de la société. Mais à ce moment-là, j'avais encore une vision floue des moyens d'y arriver. Par exemple, utiliserais-je ou non le «je»?

– Evoquer votre vie personnelle tout en vous souciant de celle des autres, comme vous l’avez fait notamment dans Les Années***** a toujours été votre priorité, j’allais dire votre responsabilité?

– Je ne crois pas que l'idée de responsabilité soit première quand on commence à écrire, ou alors seulement par rapport aux proches, mais il faudrait peut-être parler dans ce cas de crainte et personnellement je ne l'ai pas éprouvée. C'est après avoir publié trois livres ou quatre livres que j'ai pris conscience des effets qu'ils produisaient et, par suite, du pouvoir de l'écriture, non pas abstraitement, mais personnellement. Donc, d'une forme de responsabilité. Celle-ci se décline de manière très diverse, liée, telle que je la vois, au choix des sujets, à la syntaxe, à l'exigence de vérité, chercher le «juste» plus le« beau»…

 

* La Place, Editions Gallimard, 1983, Prix Renaudot 1984.

** L’écriture comme au couteau, entretiens avec Frédéric-Yves Jeannet, 2003.

*** Je ne suis pas sortie de ma nuit, Editions Gallimard, 1998.

**** Les Années, Editions Gallimard, 2008.