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13/09/2019

UN TEXTE D'ACTUALITE DE STEFAN ZWEIG

D'un livre à l'autre, des phrases m'agrippent, me hantent
et me poursuivent.
Ainsi ces phrases de Stefan Zweig, extraites de Voyages,
qui rejoignent plus que jamais notre actualité.
Je les destine à celles et ceux qui oublient souvent
que s'ils ont eu la chance
de naître en Suisse, c'est par hasard...

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En Méditerranée, voici quelques jours.
Copyright: talian Navy - EPA - Keystone.

 

 

« Regarde-les donc bien, ces apatrides, toi qui as la chance
de savoir où sont ta 
maison et ton pays,
toi qui à ton retour de voyage trouves ta chambre et ton lit prêts,
qui as autour de toi les livres que tu aimes
et les ustensiles auxquels 
tu es habitué.
Regarde-les bien, ces déracinés, toi qui as la chance de savoir 
de quoi tu vis et pour qui,
afin de comprendre avec humilité à quel point 
le hasard t'a favorisé par rapport aux autres. 
Regarde-les bien, ces hommes entassés à l'arrière du bateau
et va vers eux, 
parle-leur,
car cette simple démarche, aller vers eux, est déjà une consolation ; 
et tandis que tu leur adresses la parole dans leur langue,
ils aspirent 
inconsciemment une bouffée de l'air de leur pays natal
 et leurs yeux s'éclairent et deviennent éloquents. »

 

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Stefan Zweig dans les années 20.

Né à Vienne, il connut des années d'errances

avant de se réfugier au Brésil où il choisit de mourir en 1942,

apatride.

 

 

In Voyages (entre 1902 et 1939), Le livre de poche).

17:16 Écrit par Gilberte Favre dans Culture, Histoire, Lettres, Monde, Politique, Résistance, Solidarité | Lien permanent | Commentaires (0) |

12/08/2019

PETITE HISTOIRE VRAIE D'AUJOURD'HUI

La petite fille et Pinocchio

 

A Louis Chedid, qui était précisément au chalet Pinocchio le jour de cette rencontre impromptue.

 

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               Dans les couleurs et parfums du Haut val de Bagnes.

photo: gf

 

Je marche sur un chemin, dans un petit village du Haut val de Bagnes que j'appelle mon nid-île.

Ce jour-là, près du moulin, je suis questionnée par  le regard très intense d’une fillette aux yeux bruns. Elle a sept ans peut-être. Accompagnée d'un garçonnet – sans doute son petit frère – et haute comme trois pommes, la voilà qui charge un gros sac de voyage dans le coffre d'une voiture.
Je les salue et la petite fille me répond aussitôt :

– Bonjour, Madame, vous habitez ici ?

– Oui, au chalet Pinocchio

– Comme le petit bonhomme en bois de Gepetto qui parlait comme un vrai petit garçon et dont le nez grandissait s'il disait des mensonges ?

– Exactement, c’est lui. Tu aimes les contes ?

– Oui, j’adore les livres. Ils me font voyager et rêver. Madame, un jour, est-ce qu’on pourrait le voir de près, Pinocchio ?

– Bien sûr et même lui caresser le nez. Tu es venue ici en week-end avec ton frère ?

– Oui, nous étions chez nos grands-parents. Mais Jonas n'est pas mon vrai frère et ce ne sont pas nos vrais grands-parents. Nous sommes tous les deux dans la même famille d’accueil.

– …tu as entendu, ce doit être une fauvette...

– Oui, c'est joli. Mais on ne sait jamais ce qu’ils veulent dire, les oiseaux: ils sont peut-être heureux ou ils peuvent avoir besoin d’aide… Vous savez, moi, je m'appelle Lara. Si je suis dans une famille d'accueil, c'est parce que ma maman nous a abandonnés. Un jour, elle est partie en disant simplement : «Je m’en vais…» Et elle n’est plus revenue. Cela fait trois ans maintenant. Alors, on nous a placés dans une famille d’accueil, Tony et moi. Mon frère et moi ne sommes pas dans la même famille. C’est l’assistante sociale qui l’a décidé. Et notre père a le droit de nous prendre avec lui un week-end  par mois. Cela fait trois ans qu’on est sans nouvelles de maman.

– Je suis sûre qu'elle vous aime toujours. Peut-être est-elle malade…

– C’est aussi ce que je pense, Madame, ce n’est pas de sa faute ! Elle n’a pas pu décider comme ça de nous abandonner après avoir été si gentille avec nous pendant des années. C’est à cause de la maladie, d’une drôle de maladie.

 

Soudain, le débit de sa voix se fit précipité. 

Entre le chant du ruisseau et celui des oiseaux, Lara crie pour que le monde entier le sache :

– Un jour, maman guérira. Elle reviendra habiter avec nous pour toujours. Et nous resterons toute la vie ensemble, elle, mon papa, mon frère et moi. C’est ce que je pense quand je rêve: que tous les enfants vivent avec leurs vrais parents, leurs vrais frères et sœurs et non pas dans une famille d’accueil. Vous savez, Madame, j’aime bien rêver. Les gens sont toujours gentils dans mes rêves et je vois parfois maman qui me sourit.

– Continue à rêver. Parfois, les rêves se réalisent…

– … mais d’autres fois, je pleure en cachette en pensant à maman. Je me demande si elle est heureuse loin de nous, je ne sais pas où, et si les gens sont gentils avec elle. Et puis, est-ce que je la reconnaîtrai quand elle reviendra ?

– Sûrement, on n’oublie jamais le visage de sa maman.

– En attendant – à cette minute, Lara esquisse un pas de danse  –, je me réjouis. Vous savez quoi ? Dans deux semaines, si tout va bien, papa aura le droit de nous garder avec lui pour toujours !

Voici qu’un couple de personnes âgées descend le chemin escarpé conduisant de leur chalet au chemin. Leur sourire est très doux.

– Ah, je vois, vous avez fait connaissance…

– Oui, tu sais quoi, grand-ma, la dame habite chez Pinocchio.

Le Monsieur s'installa au volant et la voiture s'engagea sur la petite route. Lara et Jonas ont baissé les vitres et agitent leurs mains dans ma direction. Puis la voiture freine et recule.
– Excusez-moi, Madame, dit la grand-maman d’accueil, Lara aimerait encore vous poser une question. Allez, vas-y, Lara…

– Je voulais savoir si Pinocchio sera toujours là quand nous reviendrons la prochaine fois  ?

– Mais bien sûr…

– Ah tant mieux. Alors, à bientôt, Madame!»

La voiture blanche à plaques vaudoises disparut entre prés de marguerites, boutons d’or et coquelicots.

C’était il y a quelques années déjà. Lara et Jonas sont maintenant des adolescents.

Si je ne les ai plus revus, c'est qu'ils doivent avoir quitté leur famille d'accueil.

Quoi qu'il en soit, là-haut, dans mon nid-île, Pinocchio-l’Eternel les attend.

 

 

 

 

 

 

 

17:58 Écrit par Gilberte Favre dans Amis - Amies, Culture, Femmes, Histoire, Lettres, Nature | Lien permanent | Commentaires (0) |