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03/04/2020

ANNIE ERNAUX: DIGNE ET SOLIDAIRE

Pour Annie Ernaux, l’année 2019 s’était terminée en beauté.
Entre novembre et décembre,
elle était en Italie, en Espagne et au Mexique
puis en Allemagne pour y recevoir des Prix:
le Premio Gregor von Rezzori,
prix littéraire décerné au Festival annuel degli Scrittori
de Florence (pour Une femme (Una Donna, chez L’Orma),
le Prix international Formentor
et le Prix de l’Académie de Berlin. 
Ce 30 mars 2020 de confinement, celle qui est devenue à son insu
la porte-parole des «sans-voix»
a écrit une Lettre à son Président* 

qu’il «lira peut-être», comme chanta Boris Vian
en d'autres temps.
Cette lettre nous concerne tous par sa dimension humaniste.

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«L’écriture, c’est l’instrument pour saisir, comprendre
et montrer la vie. 
Ce n’est pas du tout pour faire un beau livre,
mais faire un livre qui soit juste
et qui soit vrai.»

 

Photo: Catherine Hélie/Gallimard

 

L’année 2018 elle aussi avait été belle. Pour Les Années, elle fut distinguée par les Prix  Marguerite-Duras et François Mauriac  et nominée au Prix international Man-Booker tandis que le Prix Ernest Hemingway  lui était décerné pour l’ensemble de son œuvre.

Tout commença en 1984 par le Prix Renaudot pour La Place. Depuis, l’œuvre d’Annie Ernaux est traduite en allemand, anglais, italien, espagnol et tchèque.  Et l'écrivain est demeurée fidèle à elle-même: engagée et solidaire.

Elle aurait pu se contenter d’écrire pour elle et ses nombreux lecteurs dans son nid de Cergy-Pontoise et courir les mondanités littéraires. Ce n’est pas dans sa nature. Annie Ernaux ne peut vivre sans écrire ni ressentir les injustices dont sont victimes les plus faibles.

«Nous ne laisserons plus nous voler notre vie»

Voilà pourquoi ce message adressé à son Président.

«Par cette lettre, devenue virale, écrit Bertrand Tappolet, elle se révèle d’une force plus grande encore que le célèbre J’accuse d’Emile Zola. Et d’une portée résolument universelle, humaniste, annonçant la fin d’un monde».

«Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps», commence-t-elle. «À vous qui êtes féru de littérature, cette entrée en matière évoque sans doute quelque chose. C’est le début de la chanson de Boris Vian Le déserteur, écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. »

La chanson de Vian fut longtemps censurée sur les ondes françaises avant de devenir  un hymne à la liberté et au pacifisme durant la guerre du Viêt Nam et fut interprété par Joan Baez

Dans sa lettre au Président Macron, Annie Ernaux écrit:

 «Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes. Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité.
Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie, nous n’avons qu’elle, et «rien ne vaut la vie» – chanson, encore, d’Alain Souchon. Ni bâillonner durablement nos libertés démocratiques, aujourd’hui restreintes, liberté qui permet à ma lettre – contrairement à celle de Boris Vian, interdite de radio – d’être lue ce matin sur les ondes d’une radio nationale.»

Elle y évoque entre autres les appels au secours des infirmières sous-payées et proches du burn-out qu'Emmanuel Macron n'a visiblement pas entendus. Revendications qui sont aussi valables dans d'autres pays que la France où le corps infirmier, les vendeurs, les éboueurs, facteurs et livreurs, travaillent souvent à des salaires sous-évalués.

Mais la lecture est et demeurera toujours notre viatique. Alors lisons et relisons.

Des livres à lire et relire

En ces jours de confinement, Folio Gallimard annonce la parution d’Hôtel Casanova et autres textes brefs, extrait d'Ecrire la vie.***

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De La Place à Les Années, cet ouvrage rassemble la plupart des livres d'Annie Ernaux en plus d’un précieux Photojournal.
Après Gallimard, Le Monde des livres suggère la lecture de La place, dont je vous recommande vivement la (re)lecture ainsi que Les années, un chef d’œuvre qui a valu à son auteur de nombreux prix et traductions. 

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Publiée en 2008, cette autobiographie à la fois personnelle et sociale couvre pas moins de six décennies d’histoire personnelle et sociale dans laquelle nous nous retrouvons tous. Comme nous nous retrouverons assurément dans le prochain livre de cette grande Dame de la littérature française que le sort des autres intéresse et inquiète parce qu'elle les aime.

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De Les années à  Mémoire de fille, il importe d'écrire la vie.

photo: gf

 

* A écouter sur  France Inter: https://urlz.fr/cfaL 

** Tous les livres d'Annie Ernaux ont été publiés chez Gallimard.

*** Collection Quarto, Gallimard.

 

17:48 Écrit par Gilberte Favre dans Culture, Femmes, Lettres, Monde, Politique, Solidarité | Lien permanent | Commentaires (0) |

12/08/2019

PETITE HISTOIRE VRAIE D'AUJOURD'HUI

La petite fille et Pinocchio

 

A Louis Chedid, qui était précisément au chalet Pinocchio le jour de cette rencontre impromptue.

 

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               Dans les couleurs et parfums du Haut val de Bagnes.

photo: gf

 

Je marche sur un chemin, dans un petit village du Haut val de Bagnes que j'appelle mon nid-île.

Ce jour-là, près du moulin, je suis questionnée par  le regard très intense d’une fillette aux yeux bruns. Elle a sept ans peut-être. Accompagnée d'un garçonnet – sans doute son petit frère – et haute comme trois pommes, la voilà qui charge un gros sac de voyage dans le coffre d'une voiture.
Je les salue et la petite fille me répond aussitôt :

– Bonjour, Madame, vous habitez ici ?

– Oui, au chalet Pinocchio

– Comme le petit bonhomme en bois de Gepetto qui parlait comme un vrai petit garçon et dont le nez grandissait s'il disait des mensonges ?

– Exactement, c’est lui. Tu aimes les contes ?

– Oui, j’adore les livres. Ils me font voyager et rêver. Madame, un jour, est-ce qu’on pourrait le voir de près, Pinocchio ?

– Bien sûr et même lui caresser le nez. Tu es venue ici en week-end avec ton frère ?

– Oui, nous étions chez nos grands-parents. Mais Jonas n'est pas mon vrai frère et ce ne sont pas nos vrais grands-parents. Nous sommes tous les deux dans la même famille d’accueil.

– …tu as entendu, ce doit être une fauvette...

– Oui, c'est joli. Mais on ne sait jamais ce qu’ils veulent dire, les oiseaux: ils sont peut-être heureux ou ils peuvent avoir besoin d’aide… Vous savez, moi, je m'appelle Lara. Si je suis dans une famille d'accueil, c'est parce que ma maman nous a abandonnés. Un jour, elle est partie en disant simplement : «Je m’en vais…» Et elle n’est plus revenue. Cela fait trois ans maintenant. Alors, on nous a placés dans une famille d’accueil, Tony et moi. Mon frère et moi ne sommes pas dans la même famille. C’est l’assistante sociale qui l’a décidé. Et notre père a le droit de nous prendre avec lui un week-end  par mois. Cela fait trois ans qu’on est sans nouvelles de maman.

– Je suis sûre qu'elle vous aime toujours. Peut-être est-elle malade…

– C’est aussi ce que je pense, Madame, ce n’est pas de sa faute ! Elle n’a pas pu décider comme ça de nous abandonner après avoir été si gentille avec nous pendant des années. C’est à cause de la maladie, d’une drôle de maladie.

 

Soudain, le débit de sa voix se fit précipité. 

Entre le chant du ruisseau et celui des oiseaux, Lara crie pour que le monde entier le sache :

– Un jour, maman guérira. Elle reviendra habiter avec nous pour toujours. Et nous resterons toute la vie ensemble, elle, mon papa, mon frère et moi. C’est ce que je pense quand je rêve: que tous les enfants vivent avec leurs vrais parents, leurs vrais frères et sœurs et non pas dans une famille d’accueil. Vous savez, Madame, j’aime bien rêver. Les gens sont toujours gentils dans mes rêves et je vois parfois maman qui me sourit.

– Continue à rêver. Parfois, les rêves se réalisent…

– … mais d’autres fois, je pleure en cachette en pensant à maman. Je me demande si elle est heureuse loin de nous, je ne sais pas où, et si les gens sont gentils avec elle. Et puis, est-ce que je la reconnaîtrai quand elle reviendra ?

– Sûrement, on n’oublie jamais le visage de sa maman.

– En attendant – à cette minute, Lara esquisse un pas de danse  –, je me réjouis. Vous savez quoi ? Dans deux semaines, si tout va bien, papa aura le droit de nous garder avec lui pour toujours !

Voici qu’un couple de personnes âgées descend le chemin escarpé conduisant de leur chalet au chemin. Leur sourire est très doux.

– Ah, je vois, vous avez fait connaissance…

– Oui, tu sais quoi, grand-ma, la dame habite chez Pinocchio.

Le Monsieur s'installa au volant et la voiture s'engagea sur la petite route. Lara et Jonas ont baissé les vitres et agitent leurs mains dans ma direction. Puis la voiture freine et recule.
– Excusez-moi, Madame, dit la grand-maman d’accueil, Lara aimerait encore vous poser une question. Allez, vas-y, Lara…

– Je voulais savoir si Pinocchio sera toujours là quand nous reviendrons la prochaine fois  ?

– Mais bien sûr…

– Ah tant mieux. Alors, à bientôt, Madame!»

La voiture blanche à plaques vaudoises disparut entre prés de marguerites, boutons d’or et coquelicots.

C’était il y a quelques années déjà. Lara et Jonas sont maintenant des adolescents.

Si je ne les ai plus revus, c'est qu'ils doivent avoir quitté leur famille d'accueil.

Quoi qu'il en soit, là-haut, dans mon nid-île, Pinocchio-l’Eternel les attend.

 

 

 

 

 

 

 

17:58 Écrit par Gilberte Favre dans Amis - Amies, Culture, Femmes, Histoire, Lettres, Nature | Lien permanent | Commentaires (0) |