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08/10/2022

ANNIE ERNAUX COURONNEE PAR LE NOBEL

Annie Ernaux n'a jamais rêvé
de recevoir le Prix Nobel de littérature,
pour lequel elle fut plusieurs fois nominée.
Elle 
préférait, nous avait-elle dit, voici quelques semaines,
«avoir un tant soit peu aidé les gens
à se sentir moins seuls».
Ce jeudi 6 octobre, elle l'a finalement obtenu
«cet astre qui tourne loin de soi».
Nos félicitations s'envolent vers Cergy.

 

Le secrétaire permanent de l’Académie, Mats Malm, a déclaré que le Nobel était décerné à Annie Ernaux «pour le courage et l’acuité clinique avec lesquels elle dévoile les racines, les aliénations et les restrictions collectives de la mémoire personnelle»

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Déjà lauréate de nombreux Prix littéraires, 
Annie Ernaux vient d'obtenir le Nobel. 
D'autres livres sont à venir.

 

photo: Catherine Hélie, Gallimard.

 

Un honneur et une grande responsabilité

«Je considère que c’est un très grand honneur qu’on me fait et pour moi en même temps une grande responsabilité»  a déclaré Annie Ernaux auprès de la télévision suédoise SVT. «Il s'agit de la responsabilité de témoigner (…) d’une forme de justesse, de justice, par rapport au monde».

Aujourd'hui à Cergy et Paris avant de s'envoler demain vers New York avec son fils David, pour y présenter leur film Les années Super 8 et une série de conférences, elle recevra son Prix en décembre.

 

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La plupart des livres d'Annie Ernaux ont paru chez Gallimard.

07/09/2022

ANNIE ERNAUX (3): «JE N'AI JAMAIS PENSE AU NOBEL!»

La plupart des livres d'Annie Ernaux
ont été traduits
en de multiples langues.
Plusieurs ont été adaptés
au théâtre et au cinéma.
Quel regard l'écrivain, titulaire de nombreux Prix,
pose-t-elle sur cette prolongation de son œuvre ?

 

Entretien exclusif (3)

 

«Je voue une reconnaissance infinie aux traducteurs»

– Les traductions de vos livres, Annie Ernaux, vous ont valu plusieurs prix littéraires. Je pense au Prix Strega européen en 2016 pour Les Années, au Premio Hemingway en 2018 et au Prix Formentor en 2019. Etes-vous heureuse de cette dimension internationale que les traductions en allemand, anglais, italien, espagnol, en plus de l’arabe et du coréen, apportent à votre œuvre?

– Des gratifications qu'apporte le fait d'écrire, c'est l'une des plus fabuleuses. Savoir que dans des pays du monde, lointains, qui semblent si différents, parfois, de l'univers où s'inscrivent mes livres me stupéfie, m'éblouit toujours. Quand je pense à tout ce que m'ont apporté des écrivain(e)s comme Virginia Woolf, Cesare Pavese, Tchekhov, Carver, je trouve extraordinaire de pouvoir partager des choses éprouvées avec des lecteurs du Japon, de Corée, des USA, de Norvège et bien sûr de nombreux pays européens. 
Je voue une reconnaissance infinie aux traducteurs et traductrices sans qui nous serions condamnés à être lu.es par les lecteurs français seulement. Je suis d'ailleurs en relation suivie et amicale avec plusieurs de mes traducteurs et traductrices.

 

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Les Années en allemand, espagnol et italien.

 

«Je souhaite avoir aidé les gens à se sentir moins seuls»

– Titulaire de nombreux Prix littéraires en plus du Renaudot (le Maillé-Latour-Landry, en 1984 et Marguerite Duras, François Mauriac ainsi que le Prix de la langue française en 2008, et le Prix Marguerite Yourcenar en 2017, vous avez été plusieurs fois nobélisable. Que vous apporterait le Nobel alors que vous bénéficiez du soutien et de l’affection de de tant de lecteurs ?

– Mais je n'ai jamais pensé au Nobel! J'ai l'impression que la mention qui accompagne tout le temps, partout, le nom de l'auteur, crée une distance, intimide. C'est un astre qui tourne loin de soi. Je gagnerais peut-être des lecteurs dans le monde et même en France, parce que le titre impressionne... Ce que je souhaite, ce n'est pas d'avoir mon nom dans la liste des Nobels, mais d'avoir tant soit peu aidé les gens à voir des choses qu'ils ne voyaient pas, à se sentir moins seuls.

– Je n’oublie pas les spectateurs qui se sont immergés dans les pièces de théâtre inspirées de vos livres (L’Occupation, Passion simple) ou du film comme L’Autre, qui a valu à Dominique Blanc la Coupe Volpi de la Meilleure actrice à la Mostra de Venise en 2008. Ou encore Passion simple, réalisé par Danielle Arbid, en 2020 ni L'Événement d’Audrey Diwan, sorti l’an dernier et qui remporta le Lion d’or à la 78 me édition de la Mostra de Venise. Ces adaptations sont-elles un fidèle prolongement de votre œuvre littéraire ou les voyez-vous comme des réalisations indépendantes?

– Les adaptations cinématographiques qui sont faites de mes livres me paraissent comme des réalisations autonomes ou - terme que je préfère - des re-créations.
A partir de textes très courts – ceux que vous citez font moins de 130 pages – et avec très peu de dialogues, le ou la cinéaste construit une durée d'une heure et demie où tout est à imaginer. C'est son propre ressenti du livre qu'un réalisateur traduit en images, en répliques mais pas seulement : il imprime son esthétique, sa vision du monde et du cinéma. Cela dit, j'éprouve aussi le sentiment d'une nouvelle vie du texte lorsque, comme quand un film comme L'événement, d'après le récit de mon avortement en 1964, bouleverse un grand nombre de spectateur.trices et rencontre une actualité régressive pour les femmes aux USA.

«Je regrette de ne pas connaître le continent africain»

– Vous avez parcouru de nombreux pays: Etats-Unis et Mexique, Autriche, Slovaquie, Roumanie, Egypte, Japon, Corée et j’en oublie. Y a-t-il un pays que vous aimeriez découvrir même si vous êtes très attachée à Cergy-la-Radieuse?

– Le rêve de mon enfance en Normandie, d'où je ne suis jamais sortie avant vingt ans, c'était de voyager partout dans le monde. Les livres m'ont permis d'aller dans beaucoup de pays, dans lesquels je ne serais peut-être pas allée spontanément, comme la Corée, la Slovénie. Mais leur découverte, si fascinante qu'elle ait été, a toujours été accompagnée  d’obligations,  conférences, rencontres officielles, qui ne laissent pas la liberté de s'immerger vraiment. Je rapporte des impressions écrites, pas de photos. C'est comme si quelque chose ne s'accomplissait pas, entre le désir et la réalité de l'expérience. C'est au fond ce que j'ai éprouvé il y a trois ans au Mexique, où j'avais follement souhaité aller quand j'avais 20 ans.
Malgré tout, il y a des contrées du monde que je regrette de ne pas connaître, le continent africain en particulier. Ironie de l'existence, j'ai failli partir comme prof en coopération au Mali avec mon mari, à Bamako où mes beaux-parents l'étaient aussi, dans les années soixante…

 

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Annie Ernaux en compagnie de ses fils Eric et David*.

 

– Un jour, évoquant vos fils Eric et David, vous avez écrit, «Ce sont les seuls êtres pour lesquels j’ai l’impression que j’accepterais de mourir à leur place». A-t-il toujours été facile pour vous de concilier écriture et vie privée ?

– Bien sûr que non! Mais il faut ajouter «et vie professionnelle» parce que j'ai enseigné jusqu'à soixante ans, condition, à mes yeux, de pouvoir écrire librement sans me soucier que mes livres me rapportent de quoi vivre. Très naïvement, à 24 ans, quand je me marie, je crois que je disposerai des deux comme lorsque, étudiante, j'ai écrit mon premier texte. Où plus exactement je n'ai aucune représentation de ce que signifie «se mettre en ménage», ainsi qu'on disait alors, et d'avoir bientôt un enfant dont il faudra que je m'occupe. La suite, je l'ai écrite dans La femme gelée.
Il est clair que je n'avais pas ce qu'il faut pour écrire, du temps et de la disponibilité mentale, pas seulement une «chambre à soi». Il ne faut pas oublier que Virginia Woolf ajoute «et 500 livres de rente». Il faudra que je bénéficie de la présence chez nous de ma mère, après la mort de mon père, pour que je sois déchargée en grande partie du soin de mes deux enfants et que je me remette à écrire, sans en parler à quiconque.
Après la publication de mon livre, Les armoires vides, il apparaîtra légitime aux yeux de mon entourage que je dispose de temps pour écrire mais celui-ci me paraîtra toujours plus ou moins volé. Volé à mes enfants surtout, même si je récusais l'image de la «bonne mère». C'est seulement après mon divorce que j'ai eu la sensation de vivre comme je l'entendais, avec l'écriture, mes fils et mon travail au Centre national d'enseignement à distance. De ne renoncer à rien.

 

Les Années super 8  d'Annie Ernaux et David Ernaux-Briot a été présenté au dernier Festival de Cannes lors de la Quinzaine des réalisateurs puis au Festival de Palma de Majorque. Il est annoncé dans les salles de cinéma pour décembre 2022.

 

13:31 Écrit par Gilberte Favre dans Culture, Femmes, France, Lettres, Monde, Solidarité, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) |