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12/08/2019

PETITE HISTOIRE VRAIE D'AUJOURD'HUI

La petite fille et Pinocchio

 

A Louis Chedid, qui était précisément au chalet Pinocchio le jour de cette rencontre impromptue.

 

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               Dans les couleurs et parfums du Haut val de Bagnes.

photo: gf

 

Je marche sur un chemin, dans un petit village du Haut val de Bagnes que j'appelle mon nid-île.

Ce jour-là, près du moulin, je suis questionnée par  le regard très intense d’une fillette aux yeux bruns. Elle a sept ans peut-être. Accompagnée d'un garçonnet – sans doute son petit frère – et haute comme trois pommes, la voilà qui charge un gros sac de voyage dans le coffre d'une voiture.
Je les salue et la petite fille me répond aussitôt :

– Bonjour, Madame, vous habitez ici ?

– Oui, au chalet Pinocchio

– Comme le petit bonhomme en bois de Gepetto qui parlait comme un vrai petit garçon et dont le nez grandissait s'il disait des mensonges ?

– Exactement, c’est lui. Tu aimes les contes ?

– Oui, j’adore les livres. Ils me font voyager et rêver. Madame, un jour, est-ce qu’on pourrait le voir de près, Pinocchio ?

– Bien sûr et même lui caresser le nez. Tu es venue ici en week-end avec ton frère ?

– Oui, nous étions chez nos grands-parents. Mais Jonas n'est pas mon vrai frère et ce ne sont pas nos vrais grands-parents. Nous sommes tous les deux dans la même famille d’accueil.

– …tu as entendu, ce doit être une fauvette...

– Oui, c'est joli. Mais on ne sait jamais ce qu’ils veulent dire, les oiseaux: ils sont peut-être heureux ou ils peuvent avoir besoin d’aide… Vous savez, moi, je m'appelle Lara. Si je suis dans une famille d'accueil, c'est parce que ma maman nous a abandonnés. Un jour, elle est partie en disant simplement : «Je m’en vais…» Et elle n’est plus revenue. Cela fait trois ans maintenant. Alors, on nous a placés dans une famille d’accueil, Tony et moi. Mon frère et moi ne sommes pas dans la même famille. C’est l’assistante sociale qui l’a décidé. Et notre père a le droit de nous prendre avec lui un week-end  par mois. Cela fait trois ans qu’on est sans nouvelles de maman.

– Je suis sûre qu'elle vous aime toujours. Peut-être est-elle malade…

– C’est aussi ce que je pense, Madame, ce n’est pas de sa faute ! Elle n’a pas pu décider comme ça de nous abandonner après avoir été si gentille avec nous pendant des années. C’est à cause de la maladie, d’une drôle de maladie.

 

Soudain, le débit de sa voix se fit précipité. 

Entre le chant du ruisseau et celui des oiseaux, Lara crie pour que le monde entier le sache :

– Un jour, maman guérira. Elle reviendra habiter avec nous pour toujours. Et nous resterons toute la vie ensemble, elle, mon papa, mon frère et moi. C’est ce que je pense quand je rêve: que tous les enfants vivent avec leurs vrais parents, leurs vrais frères et sœurs et non pas dans une famille d’accueil. Vous savez, Madame, j’aime bien rêver. Les gens sont toujours gentils dans mes rêves et je vois parfois maman qui me sourit.

– Continue à rêver. Parfois, les rêves se réalisent…

– … mais d’autres fois, je pleure en cachette en pensant à maman. Je me demande si elle est heureuse loin de nous, je ne sais pas où, et si les gens sont gentils avec elle. Et puis, est-ce que je la reconnaîtrai quand elle reviendra ?

– Sûrement, on n’oublie jamais le visage de sa maman.

– En attendant – à cette minute, Lara esquisse un pas de danse  –, je me réjouis. Vous savez quoi ? Dans deux semaines, si tout va bien, papa aura le droit de nous garder avec lui pour toujours !

Voici qu’un couple de personnes âgées descend le chemin escarpé conduisant de leur chalet au chemin. Leur sourire est très doux.

– Ah, je vois, vous avez fait connaissance…

– Oui, tu sais quoi, grand-ma, la dame habite chez Pinocchio.

Le Monsieur s'installa au volant et la voiture s'engagea sur la petite route. Lara et Jonas ont baissé les vitres et agitent leurs mains dans ma direction. Puis la voiture freine et recule.
– Excusez-moi, Madame, dit la grand-maman d’accueil, Lara aimerait encore vous poser une question. Allez, vas-y, Lara…

– Je voulais savoir si Pinocchio sera toujours là quand nous reviendrons la prochaine fois  ?

– Mais bien sûr…

– Ah tant mieux. Alors, à bientôt, Madame!»

La voiture blanche à plaques vaudoises disparut entre prés de marguerites, boutons d’or et coquelicots.

C’était il y a quelques années déjà. Lara et Jonas sont maintenant des adolescents.

Si je ne les ai plus revus, c'est qu'ils doivent avoir quitté leur famille d'accueil.

Quoi qu'il en soit, là-haut, dans mon nid-île, Pinocchio-l’Eternel les attend.

 

 

 

 

 

 

 

17:58 Écrit par Gilberte Favre dans Amis - Amies, Culture, Femmes, Histoire, Lettres, Nature | Lien permanent | Commentaires (0) |

12/07/2019

PHRASES RETENUES (14) BERNARD OLLIVIER

D'un livre à l'autre, des phrases m'agrippent, me hantent
et me poursuivent quand elles ne m'incitent pas au voyage
et au vagabondage de l'esprit.
Comme la Longue marche de Bernard Ollivier,
qui le conduisit d'Istanbul au Sinkiang.
Seul et à pied...ce dont je serais totalement incapable.

 

Ecrivain et journaliste normand, Bernard Ollivier a 51 ans quand il perd à la fois son épouse, sa mère et son travail. Dix ans plus tard, encouragé par ses enfants, il part vers la mythique Route de la Soie. C’était l’un l’un des rêves de sa compagne trop tôt disparue. Mais l’Amour donne des ailes. Plusieurs livres sont nés de cette longue marche. En voici un passage extrait de Le vent des steppes.

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«La marche exige du temps».

 

«Je marche sur cette route plate, uniforme, sans surprise. Entre les montagnes abruptes au nord et le désert sans limites au sud, je comprends Teilhard de Chardin qui écrivait: «Le Sinkiang est probablement la région la plus fermée de la Terre***». Pour ma part, par mon ignorance des langues qu’on y pratique, je suis enfermé dans une solitude profonde. Aussi, faute de parler aux autres, je me parle à moi-même.

Que suis-je venu chercher dans ce désert ?

Et j’essaie de répondre à cette question qu’on m’a posée si souvent et à laquelle il m’est si difficile de répondre: que suis-je venu chercher dans ce désert et sur les hauteurs de Pamir, au prix de grandes joies et de belles rencontres, certes, mais aussi de peurs et de souffrance ? La sagesse, d’accord. Mais laquelle ? Est-ce cette sérénité ancestrale qu’on prête aux ascètes qui font retraite puisque, après tout, je suis «retraité» ?

 

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Bernard Ollivier accompagné d'Ulysse, le précieux porte-bagages qu'il s'est fabriqué.

Je n’en suis pas sûr pour ce qui est de mon destin. Lentement, au rythme de ma marche d’escargot, grâce aux songeries et à la solitude, la réponse émerge à petits pas. Elle n’est peut-être pas conforme, mais c’est la mienne, celle qui s’est construite au fil des paysages, de la réflexion et des rencontres.

Il est donc urgent de ralentir

Il est bien vrai que je cherche à m’extraire de la folie qui semble envahir nos sociétés. Notre monde va trop vite, comme un fou.

Il est donc urgent de ralentir. Mais je ne veux pas fuir, encore moins cesser d’avancer. 

Je veux juste tenter de vivre au rythme de la pensée. Et la pensée freine cette course à la mort – que l’on confond avec la vie – qui s’est emparée de nos sociétés dites civilisées…»

 

 

 

 

 

* In Longue marche (tome III Le vent des steppes, Ed. Phébus, Paris) retraçant la marche de Bernard Ollivier, seul et à pied, de la Méditerranée jusqu’en Chine par la route de la Soie, 1994. Le livre est disponible dans un coffret Libretto avec les deux premiers tomes:Traverser l’Anatolie et Vers Samarcande.

 

 

** In Lettres de voyage 1923-1939, Grasset, rééducation. Les Cahiers rouges, Paris, 1956.