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17/05/2017

REVER ET VOYAGER AVEC MICHEL MORET

Malgré son regard d’éternel adolescent,
voilà bientôt quarante ans que Michel Moret
dirige les Editions de L’Aire.
S'il ne se laisse apparemment pas submerger
par les aléas du monde (et de l’édition),
c'est qu'il est accompagné depuis ses vingt ans
d’un viatique quasiment infaillible: le livre.
 

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 Michel Moret: «Si je devais choisir entre un château, une Ferrari et un livre,
je choisirais un livre».

 

 

 

Car le livre «transforma» assurément la vie de cet ex-libraire devenu éditeur.

Mais l’éditeur est aussi auteur.
Ce mois de mai nous apporte son sixième livre:

Rêver et travailler sous-titré de l’édition considérée comme un voyage* dans lequel Moret évoque ses voyages entre 2000 et 2015 tout en s’y révélant en profondeur. Un bijou de livre ponctué de citations éclairantes (La Fontaine, Camus, Montaigne, Kenyatta, Léonard de Vinci…) qui balance agréablement entre le souvenir, l’anecdote et la réflexion.
Des photographies non-signées – qui pourraient être de Michel Moret lui-même – l’agrémentent. Parmi elles, je retiens d’abord la façade d’une maison de Guarda, dans les Grisons, la statue de Montaigne, la forteresse de Rocamadour, le regard malicieux de femmes burundaises et le portrait d’une migrante saisi à Lampedusa par l’artiste-graveur Jacques Cesa.**

 

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Lire pour voyager

Michel Moret a vingt ans quand il découvre simultanément l’amour, bientôt suivi de la paternité, et les livres. Ce fut grâce à la mère de ses enfants, dont la riche bibliothèque l’éblouit au premier regard. Depuis, le livre, qui permet «de voyager de mille et une façons» est demeuré au centre de sa vie.

Le lecteur néophyte découvre les surréalistes et Balzac. Si Moret est sensible à la comédie humaine (avec son hypocrisie et ses injustices sociales), il vibre en profondeur à la poésie, Char étant l’un de ses maîtres à vivre. Sans doute parce qu’à la fois poète, résistant et engagé.

Michel Moret est jeune libraire à Zurich quand il prend conscience de sa «possibilité de changer en toute modestie l’édifice lézardé du monde». Assoiffé d’action, l’idéaliste deviendra éditeur.

Parallèlement, le vrai voyage entre dans sa vie. Paris, Francfort, Bordeaux s’inscrivent sur son itinéraire. «Marcher dans les rues du Quartier latin invite au respect et à la reconnaissance» écrit-il fort des références littéraires qui le lient à Paris. A Bordeaux et dans la Gironde, il retrouve Montaigne et Montesquieu. A Sarlat, une marche sur les pas de Montaigne et de la Boétie l’aide à se «fortifier». Qu’il voyage en tant qu’éditeur ou à titre privé, Moret se laisse toujours guider par son étoile.

 

Des Grisons au Burundi et  à la source du Nil

En Suisse, il affectionne «le canton magique» qui a réussi le pari du tourisme dans le respect et l’harmonie: les Grisons. A Sils-Maria, où Paul Eluard et Gala se connurent,  Moret est sur les traces de Nietzsche, Thomas Mann et Hermann Hesse. Il rencontre Cla Biert, dont il  publia le premier livre traduit en français: Une jeunesse en Engadine.

N'allez pas croire que l’amoureux de la poésie soit seulement un doux rêveur! C'est un homme résolument engagé. En tant que citoyen du monde, il a jugé utile de rééditer les chroniques du Grison Jean-Rodolphe Salis, un historien qui se passionna pour la naissance de l’Europe. «Cet auteur est à relire avec profit en cette période agitée où l’on aspire à la déconstruction et au délire nationaliste» écrit Moret un peu (très) désenchanté par la régression de notre monde mais tout de même confiant.

Il lui suffit de contempler le ciel de la Bernina pour goûter à ce bonheur qu’il éprouve aussi dans certains lieux du Pays de Vaud et en particulier dans la forêt du Mont-Cheseau.

Grâce à son épouse Bibiane, photographe devenue peintre, Michel Moret explore bientôt un nouveau continent et des pays marqués par la tragédie et le pardon. Face au Lac Tanganyika, à la source du Nil, il se sentira même «ivre d’une joie indicible». 

Montaigne pour la fin

Et cet homme de cœur et de révolte, pudique et fraternel, de soudain nous révéler: «Quand on a la septantaine, on pense différemment au temps qui reste qu’à trente ou quarante ans». 

Aussi nous apprend-il que Les Essais de Montaigne  dont il vénère «l’intériorité» et «l’universalité sera son livre ultime. Celui qui le guidera au temps (imprévisible...) de sa fin.

Cette fin peut d'ailleurs attendre car Michel Moret rêve d’autres pays encore, dont la Russie, pour ses écrivains. 

De Saint-Pétersbourg à Moscou, on l’imagine arpenter les terres russes en songeant à Pouchkine et Tchékov, Tolstoï et Pasternak, tant d'autres. Il accomplirait ce pèlerinage littéraire avec sa famille, petits-enfants y compris. Car les rêves ne sont-ils pas faits pour être réalisés et les parents destinés à transmettre?

 

Phrases lues 

«L’amour comme l’amitié ne se commandent pas.

On avance guidé par une étoile».

 

«Rarement dans leur histoire, les Européens ont célébré avec une telle ardeur la médiocrité: le rejet des élites, la peur de l’intelligence, le repli sur soi, la xénophobie et la crainte de l’avenir.

Nul besoin de réfléchir plus longtemps. On vit une période de déclin. Un vent haineux nous avilit et nous tire vers le bas.

 

«Je suis né catholique et je mourrai chrétien large, large, très large».

 

 

 

 

 

 

* Editions de L’Aire, 141 pages.
Du même auteur: Feuilles et racines, Beau comme un vol de canard, Danser dans l'air et la lumière, Le Livre bleu des citations, l'Abécédaire d'un homme libre.

 

** De Jacques Cesa,  Lampedusa, aller simple, livre illustré retraçant les quinze semaines que l’artiste a vécues parmi les migrants (en souscription jusqu’au 1er juin: editionaire@bluewin.ch

  

06/05/2017

VINCENT PHILIPPE: DU JURA A L'UNIVERS

Parce que le Jura était décidément «trop petit» pour lui,
Vincent Philippe a ressenti très jeune le besoin de partir. 
Dans un livre intitulé «Voyages d’un jeune homme rangé»*, 
il nous fait partager sa découverte de Londres, du Québec
et des Etats-Unis, mais encore du Pérou 
et de la Bolivie.
Tout cela,
 à une époque où le téléphone portable n’existait pas
et où l’on ne vagabondait pas avec une carte de crédit et un ordinateur 
sur le dos pour tous bagages. Est-ce possible ?
Alors, sur les chemins du monde, on rencontrait une espèce
peut-être en voie de disparition: des Humains.

 

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Journaliste, écrivain, voyageur au regard profond.

Photo: L'Aire

 

Le tourisme de masse n’existait pas et nous étions partout bienvenus. Paris sera la première à envoûter l’étudiant en Lettres pour sa beauté et ses références artistiques et littéraires qui jalonnent ses pas. C’était en 1959. Plus de vingt ans plus tard, il en revint, correspondant du quotidien vaudois 24 Heures, et depuis, n’ayant pas perdu son émerveillement, il y est resté.
Cette chance, Vincent Philippe l’apprécie chaque jour intensément. Depuis qu'il est journaliste retraité, il a plus que jamais le temps de flâner au propre et au figuré. Ainsi est-ce
 avec un regard dit «d’archéologue» (ou de géologue) qu’il s’est un jour lancé dans l’écriture de son huitième livre** , l'«objet» à analyser – lui-même sur les routes du monde, voici cinquante ans.

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Paris ou l’éblouissement.

Paris des années 60 resurgit grâce à l’excellente mémoire de l’ex-étudiant qui débarqua un jour à la Gare de l’Est. Les nombreuses lettres qu’il écrivit à sa mère – toutes conservées, et dans lesquelles il narrait en détails son quotidien, ses appréhensions, ses enthousiasmes – favorisèrent «l’exhumation des souvenirs». Même si Vincent Philippe ne se reconnaît plus dans le jeune homme très (trop) timide qu’il était, il publie de larges extraits de ses lettres à sa mère. Comment aurait-il pu garder pour lui cet éblouissement primordial? «Le charme de la nature d’Ile- de- France m’a été révélé; elle représente pour moi la quintessence de ce qui est français».
A ce moment, Claude Monet «tient la palette et le pinceau» tandis que Vincent Philippe a «les yeux rivés sur les coquelicots tachetant les talus de la voie ferrée»
En plus de la nature, c’est la vie culturelle parisienne, avec ses théâtres, ses expositions, ses concerts et ses musées, qui capteront l’attention du journaliste qui interviewa les plus grands artistes.

L’Amérique des années 70

Après Londres, le «jeune homme rangé», c'est-à-dire sérieux et pudique, met le cap sur le Québec et les Etats-Unis. Il voyage seul ou avec des amis sans oublier ses inséparables cahiers à spirales. «Pourquoi l’Amérique ? Pourquoi l’Amérique du Nord ?» s’interrogera-t-il des années plus tard. «Malgré les critiques violentes que leur attirait la très meurtrière et très insensée guerre du Vietnam, malgré la dénonciation de leur impérialisme, ils (les Etats-Unis) restaient ce que John Kennedy avait incarné, que ce fût ou non une illusion: la jeunesse du monde».

Admiratif de la société nouvelle que représente alors l’Amérique, Vincent Philippe est parfaitement lucide. Il ne s'arrête pas à la surface des choses. Il sait le malheur des Noirs déportés et la tragédie des peuples autochtones.

La mystérieuse tentation

C’est sur le continent américain que le Jurassien devenu Parisien éprouva à deux reprises (en Californie puis en Patagonie) un fantasme qui visite beaucoup d’entre nous…Il s’agit rien de moins que de vouloir couper, serait-ce fugitivement, avec notre univers quotidien.  Le Jurassien l'écrit: «Pour rompre toutes mes amarres, n’être connu de personne et recommencer ma vie à zéro».


Bien des années avant Vincent Philippe, en 1933, Jean Grenier – le professeur de philosophie qui suscita chez Camus le déclic de l’écriture écrivait dans Les Iles*** «J’ai beaucoup rêvé d'arriver seul dans une ville étrangère, seul et dénué de tout. J'aurais vécu humblement, misérablement même. Avant tout, j'aurais gardé le secret».

Un fantasme pas si rare que cela…comme on peut «avoir la manie d’être dans un lieu et de penser à un autre», le passé nous collant à la peau et l’avenir s’invitant toujours à l’improviste dans nos pensées…


L’injonction du Pérou

Vincent Philippe se sent à l’étroit en Suisse et a besoin de liberté, de grimper dans les Greyound qui sillonnent l’Amérique. Parce que New York est «toute la planète, le lieu de convergence de millions d’immigrés et de leur descendants», il sera fasciné par la ville géante. Plus tard, il s’attardera en Californie où une nouvelle jeunesse, osant crier son refus de la guerre, est en voie d’émergence. On est loin du conformisme de la petite Suisse romande.

En 1970, accompagné d’un ami d’enfance, l’auteur né à Delémont explore le Pérou, non par goût d’exotisme, mais parce que ce pays représentait tout simplement «une injonction» et qu’il importait d’y répondre.

Avec sa délicate couleur sépia, Voyages d’un jeune homme rangé nous rappelle un monde où l’Aventure, sur les routes du monde, était encore possible. Les ex-jeunes bourlingueurs des années 70 s’y retrouveront. Les voyageurs d’aujourd’hui seront tentés de prendre la route …
A propos, aux Etats-Unis et au Mexique, les autobus légendaires de Vincent Philippe fonctionnent toujours. Grâce à son livre, j'en suis encore à en rêver...

 

 

* Editions de L’Aire, 250 p.

** Ont notamment paru aux Editions de L’Aire: Le Grillon et la Maréchale (nouvelles), Roland Béguelin la Plume-Epée (biographie) et Ne dure qu’un instant (nouvelles).

D’autres titres ont été publiés aux Editions 24 Heures, chez Empreintes, à L’Age d’Homme et chez Bernard Campiche.

*** Préface de Camus, collection L’Imaginaire, Gallimard.