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20/04/2017

DE MICHEL A GREGOIRE: LE DON DE RESILIENCE

 Deux récits parus à L'Aire 
sont reliés par un même fil rouge: celui de l’enfance
et
 des familles «complexes»... 
ainsi que le goût de l’Ailleurs.

L'Ailleurs a sauvé Michel et Grégoire.


Les mères et les pères, quand ils existent concrètement, ne sont qu’intermittents. 
Si Michel Volger et Grégoire Müller n’ont pas vécu dans le même milieu, l’un à Genève, en pouponnière puis chez des parents adoptifs, l’autre à Morges, chez ses grands-parents maternels, tous deux avaient trois ans quand ils connurent le premier et le plus brutal arrachement.

 

Etoile de mère

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Michel Volger à l'assaut d'un sommet. 

 

 «Mis au monde dans je ne sais quel amour», Michel Volger n’a jamais connu celle qui lui donna le jour, âgée de seize ans, et qui mourut trois ans plus tard. Elle est l’Etoile de mère qui orientera toute sa vie. Une succession d’abandons, d’humiliations et de maltraitances conduiront le garçon à se dépasser. La résilience serait-elle sa vocation? Plus simplement, c’est pour sa mère inconnue qu’il vivra.

Du Mont-Blanc à l’Himalaya en passant par l’Alaska, il conquiert les sommets les plus hauts, dirige des expéditions, devient musicien, construit des bateaux, crée le Centre aérostier du Léman – l’univers lacustre lui est aussi familier que celui de la haute montagne –, voyage dans les Balkans à la recherche de son père puis sillonne le Proche-Orient à bord d’une 2 CV.
«Rêveur épris de liberté, je ne crois pas en Dieu mais aux hommes et aux femmes».
S’il se retrouve dans la pensée fraternelle de Camus, Vogler ne se lasse pas de contempler la nature qu’il connaît de près. En fin de compte, écrit-il, une fois devenu père et grand-père, «Je pas
serais ma vie à regarder le ciel»…


 L’Aire, 376 pages.

  

La Maison de Morges 

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Rien d’étonnant si Grégoire Müller ouvre son livre avec ce poème de René Char: 

 

«Maison mentale.

Il faut en occuper toutes les pièces,

les salubres comme les malsaines,

et les belles aérées,

avec la connaissance prismatique

de leurs différences».

 

C’est avec avec une précision d’entomologiste que l’artiste-peintre installé aujourd’hui à La Chaux-de-Fonds (après avoir vécu à Paris et New York) évoque la demeure de ses grands-parents maternels. Lui parle plutôt de topographie…
De pièce en pièce, le voilà qui nous entraîne dans La Maison de Morges de la Bibliothèque aux corridors habités par les œuvres de grands maîtres, des salons à la galerie qui héberge les œuvres de son père sculpteur, lauréat de la Biennale de Venise, attachant mais trop souvent absent. 
Et que dire de cette mère, mystérieuse et intermittente qui se consacre aux «autres» et oublie son fils ?


Grégoire Müller avait trois ans, comme Michel Vogler, lorsque ses parents, fraîchement divorcés, le déposèrent à Morges où il demeura jusqu’à ses seize ans. Gênes et Zurich ne sont plus que de lointains souvenirs. Le nonno est un notable, avocat à Lausanne, et la nonna de nature très affectueuse. Il n’empêche qu’un mystère plane sur La Maison de Morges. L’enfant aimerait comprendre la rupture de ses parents, leur éloignement. Afin de compenser leur absence, il dévore les livres et se met à écrire. Puis il dessine et il peint avec talent et inlassablement. Ses grands-parents lui permettront de réaliser sa vocation d’artiste-peintre. Si Grégoire Müller s’est finalement décidé à écrire La Maison de Morges, ce n’est pas tant pour s’auto-analyser que pour répondre aux interrogations de ses enfants et petits-enfants. Car les cinquante années qu’il a vécues après le temps de  La Maison de Morges «ont été entièrement conditionnées par les premières années formatrices», écrit-il.

Il écrit probablement comme il peint et sculpte, au burin. Un style très sobre et dense raconte l'enfance d’un peintre et sculpteur qui n’aura pas connu la tendresse d’une mère et d'un père. Comme Michel Volger, il fut aussi incité à écrire par sa fille et ses petits-enfants...
L’un et l’autre auront su transformer les manques affectifs et les obstacles en créativité. Respect pour leur courage!

L’Aire, 231 pages.


Tous deux signeront leurs ouvrages au Salon du livre de Genève (stand E561 les 26, 27, 28, 29 et 30 avril).

 

www.salondulivre.ch/fr

 

 

 

 

 

www.gregoiremuller.ch   (pour découvrir l’œuvre de l’artiste).

 

08/03/2017

HOMMAGE A BUTOR: LA VOIX DE F.-YVES JEANNET

«ON SE VOUE A LA LITTERATURE
POUR CHANGER LA VIE*»

Michel Butor

 

Le 6 mars, alors que la semaine-hommage à Michel Butor venait de débuter, sous la houlette de David Collin, sur Espace 2, il se trouve que j'étais (re)plongée dans De la distance – sous-titré Déambulation –, un livre d’échanges entre Michel Butor et Frédéric-Yves Jeannet qui ne m’avait pas laissée indemne lors de sa première lecture.
Frédéric-Yves Jeannet avait seize ans quand il entama ce dialogue avec le géant de la littérature qu’est Michel Butor. De Genève au Mexique, de la France à New York, leur échange épistolaire (101 lettres!) dura onze ans. L'amitié de ces deux écrivains se prolongea jusqu’au décès de celui qui était devenu «le père» de Jeannet, Frédéric-Yves ayant perdu le sien à l’âge de neuf ans.

Il m’a suffi l’autre jour de réouvrir De la distance pour retrouver les passages annotés et qui me bouleversent toujours. Les voici:

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Michel Butor et Frédéric-Yves Jeannet en 1992...

 

«Michel Butor, je ne pourrais pas parler de lui si ce n’était par amour, par cet amour qui m’attache à l’œuvre dans son entier. Parce que sans cet amour je ne serais rien, sans amour on n’est personne, et que sans un tel amour pour ce qui est écrit il n’y a pas de lecture possible. Les critiques qui s’acharnent sur certains livres avec l’idée de les détruire sont en mal d’amour. Ils passent à côté, ils perdent leur temps. Car les livres sont, de toute éternité. Rien ne les atteindra. Rien non plus ne pourra les détruire…

… Il y a dans une lecture obstinée quelque chose comme l’amour. Dans l’obstination à écrire, aussi.

Il y a une force motrice qui est sans doute un amour infini pour le lecteur. Depuis quarante ans (ndla:1975), Michel Butor s’adresse à ce lecteur inconnu, en multipliant les approches, les séductions, pour le convier à entrer dans le texte. Ces travaux d’approche, pour reprendre le titre de l’un de ses livres, paru en 1972, se poursuivent en effet depuis 1945, l’année où son premier poème a été publié par la revue Vrille. Il avait dix-neuf ans. Il n’a jamais cessé d’écrire…(1975). 

… Depuis le commencement de cette histoire, ces livres que je relis sans cesse configurent à toutes sortes d’égards la carte de géographie de mon inconscient transfuge.
J’ai tenté, désespérément et avec espoir, de me constituer une famille, pour lutter contre l’éclatement de la quille, pour éviter «que j’aille à la mer». J’ai remplacé en moi l’absence de mon père par la présence entrouverte de Michel Butor sur son continent d’écriture et de survie»
(Gaillard, 1er septembre 1986).

 

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... et vingt ans plus tard.
Ou l'amitié indestructrice entre deux grands écrivains-voyageurs.

 

Ne manquez pas, vendredi 10 mars entre 11 heures et midi, le dialogue de Frédéric-Yves Jeannet avec David Collin sur Espace 2!

Le programme de cette semaine-hommage à Butor est visible sur: www.rts.ch/play/radio/versus-lire/audio/versus-lire-hommage-a-michel-butor-1926-2016-15?id=8401321

 

 

* In De la distance, Le Castor Astral, 2000 (préface de Jean Roudault); première édition; Ubacs, 1990. Le passage cité, qui date de 1975, est extrait d’une lettre de Jeannet à Butor.