ID de suivi UA-65326999-1

25/11/2016

PHRASES LUES: DE MICHON A GAUDE ET RILKE

Par-delà les siècles et les continents, 

il arrive que des questions surgissent
au détour d’une page.
Et que des réponses nous éclairent
dans un autre livre. 
Ce fut par bonheur le cas pour moi
ces derniers jours
grâce à Pierre Michon, Laurent Gaudé
et Rainer Maria Rilke.
 

   

«Qu’est-ce qui relance sans fin la littérature ?
Qu’est-ce qui fait écrire les hommes ?

Les autres hommes, leur mère, les étoiles,
ou les vieilles choses énormes, Dieu, la langue ?

Les puissances le savent.
Les puissances de l’air sont ce peu de vent
à travers les feuillages…»

Michon.jpg

  

 

«Tout ce qui se dépose en nous, année après année,
sans que l’on s’en aperçoive:
des visages qu’on pensait oubliés,
des sensations, des idées que l’on était sûr d’avoir fixées durablement, puis qui disparaissent, reviennent, disparaissent à nouveau,
signe qu’au-delà de la conscience
quelque chose vit en nous
qui nous échappe mais nous transforme,
tout ce qui bouge là,
avance obscurément,
année après année, souverainement,
jusqu’à remonter un jour
et nous saisir d’effroi presque,
parce qu’il devient évident
que le temps a passé et qu’on ne sait pas
s’il sera possible de vivre avec tous ces mots,
toutes ces scènes vécues, éprouvées,
qui finissent par vous charger
comme on le dirait d’un navire.
Peut-être est-ce cela que l’on nomme sagesse…»

 

9782330066499.jpg

 

 

«Que ce soit le chant d’une lampe
ou bien la voix de la tempête,
que ce soit le souffle du soir
ou le gémissement de la mer, qui t’environne –
toujours vieille derrière toi
une ample mélodie, tissée de mille voix,
dans laquelle ton solo n’a sa place que de temps à autre.

Savoir à quel moment c’est à toi d’attaquer,
voilà le secret de ta solitude:
tout comme l’art du vrai commerce c’est:
de la hauteur des mots se laisser choir
dans la mélodie une et commune».

 

 

C_Notes-sur-la-melodie-des-choses_5947.jpeg

 

 

 

 

 

17/03/2016

SEMAINE DE LA POESIE: LE MESSAGE DE RILKE

POUR ECRIRE UN SEUL VERS

 Comme l'air que nous respirons,
la Poésie nous sera toujours vitale.
En cette Semaine dite «de la Poésie»

voici un texte de Rainer Maria Rilke
qui nous ramène très simplement
à l'essence de la Poésie.

 

 

«Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes,
d’hommes et de choses,  

il faut connaître les animaux,
il faut sentir comment volent les oiseaux 

et savoir quel mouvement font les petites fleurs

en s’ouvrant le matin. 

 

Il faut pouvoir repenser à des chemins
dans des régions inconnues, 

à des rencontres inattendues,
à des départs que l’on voyait longtemps approcher, 

 

à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, 

à ses parents qu’il fallait qu’on froissât

lorsqu’ils vous apportaient une joie 

et qu’on ne la comprenait pas

(c’était une joie faite pour un autre), 

 

à des maladies d’enfance
qui commençaient si singulièrement, 

par tant de profondes et graves transformations, 

 

à des jours passés
dans des chambres calmes et contenues,

à des matins au bord de la mer,
à la mer elle-même, à des mers,

à des nuits de voyage
qui frémissaient très haut 

et volaient avec toutes les étoiles, 

– et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela.

 

Il faut avoir des souvenirs
de beaucoup de nuits d’amour,

dont aucune ne ressemblait à l’autre,

de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, 

et de légères, de blanches,
de dormantes accouchées qui se refermaient. 

 

 Il faut encore avoir été auprès de mourants,

être resté assis auprès de morts, 

dans la chambre, avec la fenêtre ouverte

et les bruits qui venaient par à-coups. 

 

Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs.

Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, 

et il faut avoir la grande patience qu’ils reviennent. 

 

Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela. 

Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous

sang, regard, geste, 

lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, 

ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, 

du milieu d’eux,

se lève le premier mot d’un vers».

 

 

* Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, Editions du Seuil.