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12/07/2020

LA FAIM (FIN?) DU LIBAN

«J’appartiens à un pays qui chaque jour se suicide

Tandis qu’on l’assassine.

En fait, j’appartiens à un pays plusieurs fois mort».

Nadia Tuéni *

 

Il faudrait ne pas désespérer et ne pas adhérer au pessimisme d’Amin Maalouf dans «Le naufrage des civilisations»**
mais la réalité est là. Elle est implacable. 
Le Liban «Suisse de l’Orient»
n’est plus
depuis plusieurs décennies déjà.
A l'heure où certains de mes amis
choisissent les chemins de l'exil,
je suis devenue incapable d'écouter
les voix de Feyrouz et de Sœur Marie Keyrouz.
C'est tout dire.

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Près de Bécharré, non loin du tombeau de Khalil Gibran.

Photo: GF

 

De l'Age d'or à la déliquescence
Entre 1967 et 2015, j’ai séjourné dix-sept fois au Pays du Cèdre. J’y ai connu le temps de l’âge d’Or et des guerres, celui des accalmies et des résurrections mais encore celui des attentats, des camps de réfugiés palestiniens et des réfugiés syriens.
J’ai flâné dans ses quartiers arméniens et kurdes, été reçue dans ses palais et même ses bidonvilles. J'ai applaudi à ses festivals de musique à Baalbeck et à Beyrouth. 
J’ai aimé les petits villages de la montagne, au nord et au sud, et marché dans la montagne avec le Club des vieux sentiers.

J’y ai connu des enfants rescapés de la guerre civile présents dans L’Hirondelle de vie, chronique des enfants du Liban.*** J’y ai gagné une «grande sœur de cœur» que j’ai évoquée dans La langue des dieux **** et qui n’aura pas assisté à la déliquescence de son pays. Son époux réside aujourd'hui dans un EMS de la montagne où les coupures d'électricité sont fréquentes et où la nourriture est carencée, viande et légumes étant hors de prix.

En 2020, au pays de Khalil Gibran, ils sont nombreux à connaître la faim, le chômage et l’indignité.

Si de nombreux Libanais se comportent avec humanité et générosité, d’autres n’ont pas hésité à jeter leurs «petites bonnes» et «domestiques» à la rue. Sans indemnités ni salaire depuis des mois, ceux-ci n’ont même pas les moyens de retourner chez eux, aux Philippines, en Ethiopie et au Soudan. Ces femmes et ces hommes ont faim et mourraient sans l’aide des passants et des ONG.

Condamnés à survivre ou à l’exil

Pendant que des Libanais sont condamnés à survivre dans leur pays natal, d’autres choisissent les chemins de l’exil vers le Canada, l’Europe, les Émirats arabes unis avec l’espoir très hypothétique de revenir un jour chez eux. 

Et pourtant, le pays ne manque pas de «cerveaux». De brillants économistes, d’écrivains talentueux, de journalistes, de médecins, d’artistes et de paysans, d’œnologues et d’informaticiens. Mais pour quoi faire si leur salaire ne leur permet plus de vivre ? Les portes d’un avenir professionnel dans leur pays natal leur sont fermées en raison d’une corruption endémique et aussi d’une Constitution basée sur un système confessionnel anachronique.

Depuis trente ans, leur courage et leur créativité ont été écrasés par l’incurie des politiciens de tous bords. Certains d'entre eux ayant placé leur argent dans les banques suisses, notamment, le temps ne serait-il pas venu pour eux de partager une partie de leur fortune avec leurs compatriotes ? Auront-ils seulement cette décence?

Si les milliardaires libanais ne se décidaient pas rapidement à cet acte de solidarité, je crains que le jour soit proche où le peuple libanais leur demandera de rendre des comptes. Ce ne serait que justice. A supposer que les mots «justice» et «humanité» aient encore un sens au Liban et ailleurs sur la planète...

 

«Il y a des jardins qui n'ont plus de pays

Et qui sont seuls avec l'eau

Des colombes les traversent bleues et sans nids».

Georges Schehadé

 

* Poèmes d’amour et de guerre, Editions Dar An Nahar, 1982.

** Le Naufrage des civilisations,  Grasset, 2019.

*** L’Hirondelle de vie, chronique des enfants du Liban, (préface d’Andrée Chedid), Editions de L’Aire, 1988.

**** La Langue des dieux, Editions de L’Aire, 2015.

 

22:13 Écrit par Gilberte Favre dans Culture, Lettres, Monde, Solidarité, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) |

19/06/2020

JMG LE CLEZIO: RETOUR AUX SOURCES

Réputé pour pour sa sobriété et sa discrétion,
JMG Le Clézio s’était jusqu’ici peu confié sur son enfance. 
Si ce jeune homme de quatre fois vingt ans n’a pas voulu écrire
un récit chronologique – «les souvenirs sont ennuyeux» –,
il vient de nous offrir avec
 Chanson bretonne et 
L’Enfant et la guerre, 
 un livre éclairant sur ses plus jeunes années.

En plus de L’Inconnu sur la terre, Onitsha  et L’Africain,
il s’agit assurément de son livre le plus personnel
et le plus émouvant.
C’est toujours le même petit garçon,
épris de nature sauvage et de justice,
que nous rencontrons et que nous aimons.
Ce fut ainsi le cas de la grande Andrée Chedid
qui l'admirait pour son authenticité et sa pureté.
Aux antipodes des mondanités littéraires,
Le Clézio défend avec ardeur les oubliés de notre planète.
Sans doute est-ce le résultat de ses colères d'enfant
né dans la guerre et qui a souffert de la faim.
 
Un scandale qui explique son engagement et ne le fera pas taire.

 

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Photo: © Francesca Mantovani/Gallimard

 

«Etre né dans une guerre, c’est être témoin malgré soi,
un témoin inconscient, à la fois proche et lointain, non pas indifférent mais différent.
Comme pourrait l’être un oiseau, ou un arbre».

 

Ce livre-là est un retour aux sources. A la Bretagne, à Nice et Roquebillière. Dès ses huit ans et jusqu’à l’âge de quatorze ans, Le Clézio passa chaque été en Bretagne en compagnie de son frère et de ses parents. La famille quittait les pins parasols de Nice pour Sainte-Marine, au cœur de la Bretagne agricole, dans la vieille Monaquatre conduite par la mère de Le Clézio. 
C’est la Bretagne, avec l’Afrique, qui apporta à Le Clézio les émotions et les souvenirs les plus intenses. Au pays de ses ancêtres et notamment d’Alexis-François – qui émigra à Maurice en 1794 –, il y retrouve «la magie et la nature de l’Afrique»

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De la Bretagne à l'Afrique

Le parallélisme entre la Bretagne et l’Afrique est éclatant. En Bretagne, Le Clézio est ému par «la violence de la mer, de la pluie, et aussi la brûlure du soleil certains jours» qui lui rappelle l’Afrique. Le petit garçon qui gambadait dans la savane où il examinait méticuleusement les fourmis, est le même que celui que nous suivons à Sainte-Marine. Cet enfant-là ne sait rien de plus beau «qu’un champ de blé devant la ligne devant les dunes ou le long des falaises». A Sainte-Marine et dans ses alentours, il court vers la liberté, à pied ou à bicyclette, remplit ses yeux et ses oreilles des sons et parfums de la lande, contemple le ciel et l'Océan. Il dialogue avec les pêcheurs et les paysans. Il joue avec leurs enfants, goûte aux crêpes et au cidre tiède de Madame Le Dour, la fermière chez qui il allait chercher le lait. Lui et son frère deviennent rapidement les compagnons de ballade  de ses filles adoptives. Quel plaisir de taquiner Jeannette et Maryse sur la plage d’autant plus qu’elles ne savaient pas nager, en les giclant et en leur envoyant du sable au visage. 
D'ailleurs, c'est en Bretagne que Le Clézio apprit à nager. «Partout où j’irai, je pourrai traverser, glisser, voler…» clame-t-il après cette victoire. 
Des lieux défilent: Carnac, Loctudy, Quimperlé, Bénodet, Douarnenez et L’Odet qui «paraissait grand comme l’Amazone». Le Clézio y verra aussi des traces de la guerre sous la forme de bunkers allemands. Cette guerre honnie qu'il avait fuie à Nice pour Roquebillière. 
Aujourd'hui encore, le Prix Nobel de littérature 2008 n'a pas oublié les fils et filles de pêcheurs et de paysans» qui furent ses amis: Yannick, Pierrick, Erwan, Soizic… Ni Raymond Javry, pêcheur, artiste-peintre et sourcier. Quand il retournera en Bretagne, après une longue absence, entre  ses 15 et 25 ans, le choc sera brutal. Sans avoir jamais idéalisé la Bretagne de son enfance, qui était parfois «d’une pauvreté insupportable», il lui sera  «difficile de connecter le village d’hier à ce qu’il est devenu.» En dix ans, la Bretagne a changé de visage et l’usage de la langue bretonne a quasiment disparu. Le gouvernement central n’a rien fait pour encourager les Bretons à garder leur langue et encore moins pour la vivifier. Cela est une tristesse et une réalité.

L'expérience de la guerre 

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Tout récemment, à Nice, où il a passé deux mois de confinement.

 

Photo: N/M. 

 

Dans L’Enfant et la guerre, Le Clézio observe: «La guerre est la pire des choses qui peut arriver à un enfant». Il avait sept mois quand la Seconde Guerre mondiale éclata. Il passa ses cinq premières années dans la guerre. A Nice, occupée par les Italiens, il y eut le choc d’une bombe, probablement canadienne, dans le jardin de l’immeuble de sa grand-mère et la menace de l’arrivée des Allemands.

«Ce fut le début de la violence». «Un coup de tambour, de gong, de semonce» qui jeta le petit garçon de trois ans  à terre dans la salle de bains. Les événements se précipitent. La famille Le Clézio – la mère, le grand frère et les grands-parents – est informée qu’elle est menacée de déportation dans un camp de concentration de par la citoyenneté britannique du père de famille. Alors, il n’existait pas encore de nationalité mauricienne. Maurice fut sous occupation britannique de 1814 à 1968 après avoir été colonisée par les Français entre 1715 et 1810. Pendant toute la guerre, le père de Le Clézio, médecin en Afrique, est coupé de sa famille et même empêché par une étroite bureaucratie française de la rejoindre. Parce que Britannique... Les Le Clézio trouvent refuge à Roquebillère, dans la vallée de la la Vésuvie (où d’autres migrants aujourd’hui trouvent un asile provisoire grâce à la solidarité des habitants). L’écrivain y vécut son premier été. Etait-il conscient de la gravité des événements ? Par bonheur, les enfants sont dans l'instant. Il y avait «la lumière du soleil au fond de la vallée, les champs de blé mûr, l’eau de la rivière, les rochers, le ciel nu» dit-il.
Après les fenaisons, il allait glaner les blés avec son frère et leur grand-mère. Mais les deux enfants ressentirent très concrètement la menace de la guerre. Leurs jeunes oreilles furent souvent heurtées par des mots étranges: «mort» et «tué». Leur héros, Mario, un jeune résistant italien mourut dans l’explosion de la bombe qu’il transportait. Il  n'en resta qu’une mèche de cheveux roux. Plus d'une fois, afin d'échapper aux nazis, la famille dut se cacher à la cave. 
Enfin, et ce fut une révélation de le lire dans L'Enfant et la Guerre, pour Jean-Marie et sa famille, ce temps de guerre fut aussi la découverte de la faim qu’elle vécut «de l’intérieur» de jour comme de nuit. Les enfants étaient cependant privilégiés quand leur grand-mère se contentait des épluchures de légumes…L’enfant réfugié à Roquebillière est le même qui, quelques années plus tard, à Ogoga, courait «dans la plaine herbeuse» armé de bâtons pour détruit les châteaux de termites. Il est le même qui, à pied ou à vélo, courait la lande entre Sainte-Marine et Quimperlé. Lisant ce dernier ouvrage de Le Clézio, je découvre  que c'est en Afrique à l'âge de six ans, que Le Clézio mangera pour la première fois à sa faim. Ce magnifique livre refermé, mais je le rouvrirai comme L'Inconnu sur la terre est mon viatique depuis longtemps, je saisis l'origine de l'engagement de Le Clézio. Les émotions et souvenirs ressentis durant la guerre se superposent à la vie des enfants de toutes les guerres d’aujourd’hui, de tous les exclus et de tous les affamés.

 

P.S. Je n'ai pas oublié le moment où, au Salon du livre francophone de Beyrouth, en 2001, Le Clézio  avait dédicacé Mondo et autres histoiresOnitsha et Lullaby pour mes petits filleuls Alexis, Milo et Charbel... Il l'avait fait avec un respect et une tendresse qui m'avaient touchée.

 

 

 

 

 

* Chanson bretonne et L’enfant et la guerre, deux contes, 154 p., Editions Gallimard 2020.

 

 

 

19:40 Écrit par Gilberte Favre dans Culture, France, Lettres, Monde, Solidarité, Spiritualités, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) |