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07/11/2017

ALAIN CAMPIOTTI ET LA SUISSE BOLCHEVIQUE

Saviez-vous que la Révolution russe de 1917
est née sous le ciel helvétique ?
Cent ans après les faits, Alain Campiotti nous le rappelle
dans La Suisse bolchevique. 
Une fresque historique qui tient du roman d’aventures. 

 

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Alain Campiotti: le regard exigeant d'un auteur
 et grand voyageur
passionné de culture 
et de politique.

 

Cent ans après la Révolution d’octobre, de nombreux ouvrages rappellent cet événement qui, de la Hongrie à Cuba, fut majeur pour une grande partie du monde. Fort de plus de six cents pages, le  livre d’Alain Campiotti apporte un éclairage inédit. L’auteur ne se contente pas d’évoquer le séjour en Suisse de Lénine, de son épouse, de sa «petite amie» et de ses «camarades». Il retrace les destinée, souvent rocambolesques et non dénuées de sacrifices, des quelques sympathisants suisses du régime communiste. Serait-ce par foi ou par naïveté, ceux-ci crurent à l’utopie d’une société où tous les êtres seraient égaux. Ils n’acceptaient pas l’idée que les membres de la noblesse russe, souvent francophile, tiennent salon entre Paris et Saint-Pétersbourg, par exemple, alors que le peuple russe mourait de faim. Le servage avait été aboli en 1861 seulement et il en restait des stigmates. A leurs yeux, une Révolution s’imposait.

  

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De Reynold Thiel à Jules Humbert-Droz…

Les hasards comptent beaucoup dans la naissance de La Suisse bolchevique. Alain Campiotti a bien fait d’écouter son intuition.

Il est enfant dans la Vallée de Joux lorsqu’il assiste à un spectacle qu’il n’oubliera pas. Il s’agit de La Grande guerre du Sondrebond de Ramuz dont la musique a été composée par Reynold Thiel, qui jouera un rôle primordial au temps du Komintern. Né à Neuchâtel, ce compositeur de musique connaîtra une vie romanesque ponctuée de drames personnels.

D’autres noms de Suisse romande nous agrippent: ceux de Jules Humbert-Droz – encore un Neuchâtelois –  pasteur, militant communiste et pionnier de l’objection de conscience; Jean Vincent, ex-conseiler national genevois, Léon Nicole, politicien genevois lui aussi dont le nom est associé à la fusillade de 1932, par l’armée suisse, qui fit treize victimes et plus de soixante blessés tous hostiles au fascisme. D’autres Romands traversent les pages de cet ouvrage: l’architecte vaudois Jean-Pierre Vouga, le sculpteur André Lasserre et un triste individu, Georges Montandon, qui deviendra fasciste et ami de Céline après avoir été communiste….

 

Et de Trotski au Lausannois Arthur Cravan

On voyage beaucoup dans La Suisse bolchevique. De Genève et Zurich à Moscou, mais aussi à Paris, Bucarest, New York, jusqu’au Mexique, entre autres destinations «secrètes», sans oublier pour quelques-uns, les séjours à la Lioubianka…

En croisant Boukharine, Trotski et autres acteurs ou témoins, le lecteur apprend les détails d’une Révolution qui eut ses heures de gloire mais fut impitoyable. Ainsi Fritz Platten, cofondateur du Parti communiste suisse, qui sauva Lénine en Suisse, et mourut en 1942 lors des purges staliniennes. Il avait été conseiller national zurichois  socialiste puis communiste.
Ecrit avec la rigueur méticuleuse d’un historien, mais dans un  style alerte et très vivant, à l'image de sa conversation, le dernier livre d'Alain Campiotti regorge d’anecdotes.

On y voit le fils d’un fromager bernois devenir chef des services de renseignements soviétiques (Artur Artuzov).  Et un étrange poète, écrivain et boxeur, né à Lausanne, Arthur Cravan (Fabian Avenarius Lloyd) cheminer du Pays de Vaud à Paris et au Mexique où il disparut en 1918. Les dadaïstes et les surréalistes le virent comme un précurseur. Partout où il vagabonda, il sema la zizanie et laissa son nom dans d'autres livres parmi lesquels Viva, de Patrick Deville. 

En ce centième anniversaire de la Révolution rouge, il peut être  utile de lire l’ouvrage d’Alain Campiotti, ne serait-ce que pour mieux comprendre l'Histoire de la Suisse et du pays qu'on appelait l'URSS, la patrie de Tolstoi et de Dostoïevski, de Pouchkine et de Pasternak.

La Suisse bolchevique permet plusieurs lectures. Libre au lecteur de suivre  les chemins politiques ou ceux plus artistiques de Tristan Tzara,  Erica et Klaus Mann, Apollinaire et Aragon ou encore Annemarie Schwarzenbach, tous impliqués à un titre ou un autre dans cette singulière aventure bolchevique.

 

* Editions de L’Aire, avec Le Temps, 602 p.

 Autres livres d’Alain Campiotti chez le même éditeur: La Rue Longue (roman) et Fontaine blanche (avec Myriam Meuwly).

www.editions-aire.ch

 

 

 

 

 

26/10/2017

ALMA: LE CLEZIO, AU NOM DU PERE

 Les critiques l’attendaient. Qu’allait donc écrire JMG Le Clézio
après s’être vu décerner en 2008 le NOBEL 
de littérature ?
Tout simplement un chef d’œuvre: ALMA*.
Ce roman qui remonte à l’histoire familiale de l’auteur
 nous interpelle sur notre planète
et  la justice dite «humaine».

 LE CLEZIO J.M.G photo C. Hélie Gallimard COUL 1 10.08 (1).jpgAvec ALMA, JMG Le Clézio a signé son roman le plus puissant
et le plus émouvant. 

 

Photo: copyright Catherine Hélie/Gallimard

  

Le Clézio est retourné à l’île Maurice, le pays où son père médecin, Raoul – L’Africain** – est né en 1900. Bien avant, François Alexis, premier de la lignée, s’y était installé un peu par hasard. Né à L’Orient en 1771, il avait pris la route des Indes afin d’échapper à l’armée qui voulait lui couper ses cheveux longs de Breton…
Il fit escale à Maurice et y resta.
Comment ne pas songer à ce lointain ancêtre?
Sans lui, il n’y aurait pas eu Le chercheur d’or ni Voyage à Rodrigues (l’odyssée du grand-père paternel, Léon), ni La Quarantaine (inspiré, lui, par le grand-père maternel, Alexis) pas plus que Révolutions ni 
La ritournelle de la faim et aujourd’hui ce bouleversant Alma ?

Un roman polyphonique

Alma est habité par deux personnages: Dominique, dit «Dodo» (comme l’étrange oiseau disparu de par la faute des humains) et Jérémie Felsen. Chacun d’eux se distingue par son style et sa typographie. Dodo s’exprime au présent (en italiques) dans un français inspiré du créole (sa mère était Antillaise) et Jérémie Felsen, le descendant de colons, en français classique. Leurs voix alternent tout en se complétant dans une sorte de chant polyphonique. 

Mais, à propos, Jérémie Felsen ne serait-il pas le double de JMG Le Clézio ? 
«Je suis de retour. Mon père a quitté l’île à l’âge de dix-sept ans et il n’est jamais revenu» dit Jérémie.
Or, le père de l’auteur, Raoul Le Clézio, fut contraint à l’exil, son père (Léon) ayant été dépossédé de son patrimoine au bénéfice d’une autre branche de la famille.

Parlant pour Jérémie Felsen, Le Clézio écrit:
«Peut-être est-ce pour ceci que je suis venu à Maurice, sans vraiment le vouloir: pour comprendre l’origine, le point brûlant par où tout a commencé. Voilà quatre-vingts-ans mon père a quitté son île pour venir étudier en France, pendant la Première Guerre. Alors il fuyait le désastre. Alma en ruines, son père chassé de sa maison natale, sans avoir commis d’autre faute que s’être montré confiant…»

A Maurice, l'écrivain aura rencontré Aditi, jeune maman de Diti, comme il aura vu «le cœur du monde» dans la forêt.

 

Un pèlerinage

De la Mare aux Songes à Almaland (le domaine familial devenu centre commercial), de Moka à la Rivière Noire, sans oublier Bras d’Eau, l’ex-prison des esclaves, Jérémie aura marché longtemps pour tenter de se mettre à la place de son père lorsqu’il avait neuf ans. L’île est aujourd’hui enlaidie par le tourisme industriel et ses corollaires, la pollution, la prostitution enfantine et le béton. Et le dodo n'est pas réapparu.
Serait-ce la mère de Jérémie (ou celle de Le Clézio elle aussi d’origine mauricienne) qui aurait demandé à son fils d’élucider les mystères de leur famille ? Savoir que certains membres auraient fait fortune dans la canne à sucre tandis que d’autres auraient sombré dans la misère… 
C’est le cas de Dominique Felsen qui jouait Debussy, Mendelssohn et Schubert sur son piano avant que le malheur ne s’abatte sur lui. La mort de sa mère, une chanteuse créole, quand il a six ans. Puis cette lèpre étrange qui lui fera perdre son nez, ses paupières, l’usage de ses mains et son piano. La mort de son père ensuite. Clochard à l’île Maurice, «Dodo» finira clochard parmi les forains de Nice qui l'adopteront car il réussit à lécher son œil avec sa langue et sait jongler entre les voitures.
Etait-ce lui, cette «forme sur la chaussée», cet être humain, à quatre pattes, qui obstruait la chaussée et que Jérémie aperçut un jour à Nice, la ville natale de Le  Clézio ?
«En prenant quelques risques, avec des entrechats de danseur, je me suis faufilé au milieu des voitures…» nous dit Jérémie. Après avoir soulevé l’homme, il l’emporta dans ses bras et le remit sur ses jambes.


La voix des esclaves

La double aventure de Jérémie et Dominique est accompagnée par les précieux témoignages de descendants d’esclaves. Car, en plus du drame familial et de l'injustice dans la monde, c’est bien la question des esclaves qui hante Le Clézio.
Il était écolier à Nice lorsqu’il se fit traiter d’«esclavagiste» par ses camarades de classe alors qu'il leur proposait des timbres de l'île Maurice...
Lui dont les livres sont traduits dans une multitude de langues (allemand, anglais, catalan, chinois, coréen, danois, espagnol, grec, italien, japonais, néerlandais, portugais, russe, suédois, turc) a-t-il fini, grâce à Jérémie, par trouver les réponses à ses questions à la fois personnelles et universelles ?

«Retrouver les traces, presque impossible. Ou bien rêver. Retourner au premier temps, quand l’île était encore neuve – neuve d’humains, au bout de millions d’années de pluie, de vent, de soleil…»

 Alors existait encore à Maurice l'oiseau dodo qui n'a jamais su voler.

 

 

 

 

 

*Alma, roman, 340 p, Gallimard.

** L’Africain, 112 p., illustré, Le Mercure de France.

 

 La plupart des livres de Le Clézio ont paru chez Gallimard.