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29/09/2018

REFUGIE: LE MOT INDELEBILE

(Extrait d'un livre en chantier).

«Que comprendre à ma parole?

Il fait qu’elle fuit et vole!»

A. Rimbaud

  

  

Dieu sait pourquoi tel mot un jour vous agrippe. Il colle à votre âme à votre cœur.
Il reste en vous et ce sera pour toujours.

Pour moi ce fut «réfugié» j’avais onze ans.

Je me rappelle:

 – Qu’à l’école ce matin-là Sœur Scholastique – nous l'appelions «Sœur Elastique dans son dos» – nous avait accueillies les yeux remplis de larmes. 

 – Qu’elle nous avait informées d’une arrivée exceptionnelle dans notre ville. 

– Que suite à l’invasion de leur pays par les «Rouges» plusieurs dizaines de familles hongroises avaient été hébergées à la caserne.  

– Que submergée par l’émotion notre maîtresse avait éclaté en sanglots.

– Que ces réfugiés petits et grands dormaient à même le sol sur des matelas rudimentaires.

– Que nous avions voulu partager notre chambre avec un de ces enfants mais notre offre avait été déclinée pour de prétendues «raisons administratives».

 – Que les «raisons administratives» toujours empoisonneraient l’existence des uns et des autres jusqu’à tolérer le maintien au pouvoir des Pol Pot et Bachar el Assad sans en oublier d'autres.

– Que plus tard le récit d'Aram, un petit Arménien rescapé des massacres en Turquie, lu dans le train entre Lausanne et Sion, m'avait bouleversée.


– Que dès lors en tous lieux et en tous temps les réfugiés – arméniens, palestiniens, tibétains, juifs, cambodgiens, kurdes, vietnamiens, syriens, cypriotes grecs –  avaient  jalonné mes chemins et habité mes nuits.

– Qu’il eût certes été plus sage de gommer définitivement tous ces noms de mon esprit  comme l’écrivit Alain Bosquet dans La Mémoire ou l’oubli* ce qu’il n’avait pas réussi et moi non plus.

– Que la date du 6 août 1945 – Hiroshima Hiroshima… – était demeurée gravée dans son esprit et avait changé sa vie. 

– Qu'à Ingoldstad en 1960 la voix d'Emmanuelle Riva m'avait révélé Hiroshima.

– Que des années plus tard à son réveil parfois Noureddine Zaza** me décrivait le rictus de son bourreau à la prison de Damas lui criant: «Alors, sale Kurde docteur en je ne sais quoi, depuis le temps, tu n’es pas devenu Arabe?»

 

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Noureddine Zaza à quatre ans, dans le jardin familial de Maden (Kurdistan de Turquie).

 

thumb_400342_1024.jpgA treize ans, réfugié à Damas depuis l'âge de 10 ans.

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 Réfugié à Beyrouth, dans les années 1963, après avoir subi la torture à Damas.

Il ne savait pas que de nouvelles tortures l'attendraient en Syrie puis l'exil.

 

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Réfugié en Suisse dès 1971.
Quelques années auparavant, il y avait obtenu
son doctorat en pédagogie à l'Université de Lausanne).

   

– Que néanmoins l'homme avec qui je partageai dix-sept ans de ma vie n’éprouva jamais de ressentiment à l’égard de ses bourreaux ni de ceux qui l'avaient spolié.

– Qu'il avait su transcender les séquelles des tortures en se ressourçant dans Mozart et la poésie, la famille et la nature.

– Qu’à l’âge de dix ans il avait été le plus jeune réfugié politique de Syrie son frère aîné l’y ayant emmené en cachette de son père.


– Qu’à l’époque les Kurdes de Turquie se réfugiaient en Syrie (alors sous  mandat français) en quête de liberté et de démocratie car ils ne croyaient pas à la possibilité d'un avenir sous Mustafa Kemal.

– Qu’en 2018  la Confédération d'Etats du Moyen-Orient sur le modèle helvétique comme l'avait rêvée Noureddine Zaza ne s'était pas réalisée. 

– Que trente ans après son envol le Moyen-Orient était en lambeaux. 


– Que pendant ce temps les migrants d'Afrique et d'Afghanistan d'Irak et de Syrie continuaient d’affluer sur les plages de la Méditerranée et d'ailleurs. 

– Qu'il y a bientôt trente ans,  le 7 octobre 1988, le père de mon fils  s'éteignit à Lausanne d'un cancer né vingt ans plus tôt dans la prison de Damas où il avait été torturé.

– Que de l’Etoile où il pensait un jour retrouver sa mère il nous transmettait des ondes de lumière et d'espérance pour la planète.

– Que selon les jours je les percevais avec plus ou moins d'intensité.

 – Que  je me laissais toujours guider par elles et continuais ainsi de croire, incurablement optimiste, à un monde meilleur pour tous...

 



 

* La Mémoire ou l’Oubli, d’Alain Bosquet, Editions Grasset, 1990.

* Ma vie de Kurde, éd. Favre 1982, diffusion Editions Z, http://editionz.ch

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

01/07/2018

SIMONE VEIL ET ANTOINE UNIS POUR L'ETERNITE

Désormais, Simone Veil et son compagnon de vie,
Antoine, 
décédé en 2013,
reposent ensemble au Panthéon. 

Leur amour était indestructible. 
 

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Simone et Antoine Veil: ensemble pour l'éternité.

 

Grâce à sa force de caractère, Simone Veil avait survécu à Auschwitz. Elle le doit aussi à son mari, Antoine, qu'elle avait épousé en 1946.

Quand je la rencontrai à Paris* (3-4 juin 1989, Journal de Genève), c’était quelques années avant la disparition de son fils Claude-Nicolas qui l’ébranla profondément. «J’ai commencé ma vie dans l’horreur, je la termine dans le désespoir». Claude-Nicolas Veil avait 54 ans et deux enfants. Alors le visage  de l'Europe était plus souriant. La planète humaine avait des raisons d'espérer. Les migrants ne mouraient pas dans les flots de la Méditerranée...Mes questions auraient porté sur d'autres sujets.  
Ce jour de juin 1989, Simone Veil rayonnait. Elle aimait la vie, ses trois fils et ses petits-enfants. Elle se souciait des plus faibles: femmes, victimes des guerres, enfants, personnes âgées de tous les continents et elle croyait à l'Europe.
Je n'ai jamais oublié son regard, tout de douceur et de fermeté. 
Pour ne pas l'oublier, ni Antoine Veil, voici un extrait de cet entretien d'il y a bientôt trente ans, et qui demeure d'actualité.

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Lors de mon entretien avec Simone Veil en 1989.

Photo: J. Anrich

   

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