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26/10/2017

ALMA: LE CLEZIO, AU NOM DU PERE

 Les critiques l’attendaient. Qu’allait donc écrire JMG Le Clézio
après s’être vu décerner en 2008 le NOBEL 
de littérature ?
Tout simplement un chef d’œuvre: ALMA*.
Ce roman qui remonte à l’histoire familiale de l’auteur
 nous interpelle sur notre planète
et  la justice dite «humaine».

 LE CLEZIO J.M.G photo C. Hélie Gallimard COUL 1 10.08 (1).jpgAvec ALMA, JMG Le Clézio a signé son roman le plus puissant
et le plus émouvant. 

 

Photo: copyright Catherine Hélie/Gallimard

  

Le Clézio est retourné à l’île Maurice, le pays où son père médecin, Raoul – L’Africain** – est né en 1900. Bien avant, François Alexis, premier de la lignée, s’y était installé un peu par hasard. Né à L’Orient en 1771, il avait pris la route des Indes afin d’échapper à l’armée qui voulait lui couper ses cheveux longs de Breton…
Il fit escale à Maurice et y resta.
Comment ne pas songer à ce lointain ancêtre?
Sans lui, il n’y aurait pas eu Le chercheur d’or ni Voyage à Rodrigues (l’odyssée du grand-père paternel, Léon), ni La Quarantaine (inspiré, lui, par le grand-père maternel, Alexis) pas plus que Révolutions ni 
La ritournelle de la faim et aujourd’hui ce bouleversant Alma ?

Un roman polyphonique

Alma est habité par deux personnages: Dominique, dit «Dodo» (comme l’étrange oiseau disparu de par la faute des humains) et Jérémie Felsen. Chacun d’eux se distingue par son style et sa typographie. Dodo s’exprime au présent (en italiques) dans un français inspiré du créole (sa mère était Antillaise) et Jérémie Felsen, le descendant de colons, en français classique. Leurs voix alternent tout en se complétant dans une sorte de chant polyphonique. 

Mais, à propos, Jérémie Felsen ne serait-il pas le double de JMG Le Clézio ? 
«Je suis de retour. Mon père a quitté l’île à l’âge de dix-sept ans et il n’est jamais revenu» dit Jérémie.
Or, le père de l’auteur, Raoul Le Clézio, fut contraint à l’exil, son père (Léon) ayant été dépossédé de son patrimoine au bénéfice d’une autre branche de la famille.

Parlant pour Jérémie Felsen, Le Clézio écrit:
«Peut-être est-ce pour ceci que je suis venu à Maurice, sans vraiment le vouloir: pour comprendre l’origine, le point brûlant par où tout a commencé. Voilà quatre-vingts-ans mon père a quitté son île pour venir étudier en France, pendant la Première Guerre. Alors il fuyait le désastre. Alma en ruines, son père chassé de sa maison natale, sans avoir commis d’autre faute que s’être montré confiant…»

A Maurice, l'écrivain aura rencontré Aditi, jeune maman de Diti, comme il aura vu «le cœur du monde» dans la forêt.

 

Un pèlerinage

De la Mare aux Songes à Almaland (le domaine familial devenu centre commercial), de Moka à la Rivière Noire, sans oublier Bras d’Eau, l’ex-prison des esclaves, Jérémie aura marché longtemps pour tenter de se mettre à la place de son père lorsqu’il avait neuf ans. L’île est aujourd’hui enlaidie par le tourisme industriel et ses corollaires, la pollution, la prostitution enfantine et le béton. Et le dodo n'est pas réapparu.
Serait-ce la mère de Jérémie (ou celle de Le Clézio elle aussi d’origine mauricienne) qui aurait demandé à son fils d’élucider les mystères de leur famille ? Savoir que certains membres auraient fait fortune dans la canne à sucre tandis que d’autres auraient sombré dans la misère… 
C’est le cas de Dominique Felsen qui jouait Debussy, Mendelssohn et Schubert sur son piano avant que le malheur ne s’abatte sur lui. La mort de sa mère, une chanteuse créole, quand il a six ans. Puis cette lèpre étrange qui lui fera perdre son nez, ses paupières, l’usage de ses mains et son piano. La mort de son père ensuite. Clochard à l’île Maurice, «Dodo» finira clochard parmi les forains de Nice qui l'adopteront car il réussit à lécher son œil avec sa langue et sait jongler entre les voitures.
Etait-ce lui, cette «forme sur la chaussée», cet être humain, à quatre pattes, qui obstruait la chaussée et que Jérémie aperçut un jour à Nice, la ville natale de Le  Clézio ?
«En prenant quelques risques, avec des entrechats de danseur, je me suis faufilé au milieu des voitures…» nous dit Jérémie. Après avoir soulevé l’homme, il l’emporta dans ses bras et le remit sur ses jambes.


La voix des esclaves

La double aventure de Jérémie et Dominique est accompagnée par les précieux témoignages de descendants d’esclaves. Car, en plus du drame familial et de l'injustice dans la monde, c’est bien la question des esclaves qui hante Le Clézio.
Il était écolier à Nice lorsqu’il se fit traiter d’«esclavagiste» par ses camarades de classe alors qu'il leur proposait des timbres de l'île Maurice...
Lui dont les livres sont traduits dans une multitude de langues (allemand, anglais, catalan, chinois, coréen, danois, espagnol, grec, italien, japonais, néerlandais, portugais, russe, suédois, turc) a-t-il fini, grâce à Jérémie, par trouver les réponses à ses questions à la fois personnelles et universelles ?

«Retrouver les traces, presque impossible. Ou bien rêver. Retourner au premier temps, quand l’île était encore neuve – neuve d’humains, au bout de millions d’années de pluie, de vent, de soleil…»

 Alors existait encore à Maurice l'oiseau dodo qui n'a jamais su voler.

 

 

 

 

 

*Alma, roman, 340 p, Gallimard.

** L’Africain, 112 p., illustré, Le Mercure de France.

 

 La plupart des livres de Le Clézio ont paru chez Gallimard. 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

19/10/2017

LE CLEZIO FACE AUX MIGRANTS

Andrée Chedid admirait Le Clézio pour son œuvre
respirant l’humanité et pour son authenticité.
Claude Roy et Jean Grosjean,*
qui le côtoyèrent
au comité de lecture chez Gallimard,
l’aimaient comme un fils.

Entre deux commentaires, ces ornithologues amateurs
n’étaient-ils pas sur la même longueur d’ondes 
lorsqu’ils s’amusaient à compter les oiseaux
qui passaient sous leur nez à Sébastien Bottin ?
On peut aimer la nature et se sentir concerné
par la marche du monde.
Ce fut le cas d’Andrée Chedid, de Claude Roy
et de Jean Grosjean.
Les ayant bien connus, je peux affirmer ici
qu’ils auraient totalement adhéré aux mots (silences y compris)
que Le Clézio a prononcés le 5 octobre sur France Inter**.
Ce fut au terme de l’émission consacrée à son roman, Alma***,
sur lequel je reviendrai bientôt.
 Voici ce texte inédit où il est question de migrants. 
Le migrant que le Prix Nobel de littérature fut aussi,
avec sa mère et son frère.
C'était en temps de guerre à Nice
face à l'avancée des troupes nazies.
La famille trouva refuge à Roquebillière.
JMG Le Clézio ne l'a jamais oublié.

 

«La vérité, c'est que chaque drame de la migration en provenance des pays pauvres pose la question qui s'est posée jadis aux habitants de Roquebillière, lorsqu'ils ont offert l'asile à ma mère et à ses enfants : la question de la responsabilité. 
Dans le monde contemporain, l'histoire ne répartit plus les populations entre factions guerrières. Elle met d'un côté ceux qui, par le hasard de leur situation géographique, par leur puissance économique acquise au long des siècles, par leur expériences, connaissent les bienfaits de la paix et de la prospérité. Et de l'autre, les peuples qui sont en manque de tout, mais surtout de démocratie.

 

clezio-interview-photo (1).jpg

 Le Clézio prône «l'art tout simple de vivre ensemble comme des frères».

Photo: NobelPrize 

 

D’où viennent les déshérités ? La responsabilité, ce n'est pas une vague notion philosophique, c'est une réalité. Car les situations que fuient ces déshérités, ce sont les nations riches qui les ont créées. Par la conquête violente des colonies, puis après l'indépendance, en soutenant les tyrannies, et enfin aux temps contemporains, en fomentant des guerres à outrance dans lesquelles la vie des uns ne vaut rien, quand la vie des autres est un précieux trésor. Bombardements, frappes ciblées depuis le ciel, blocus économiques, tous les moyens ont été mis en oeuvre par les nations puissantes pour vaincre les ennemis qu'elles ont identifiées. Et qu'importe s'il y a des victimes collatérales, des erreurs de tirs, qu'importe si les frontières ont été tracées à coups de sabre par la colonisation sans tenir compte des réalités humaines. La migration n'est pas, pour ceux qui l'entreprennent, une croisière en quête d'exotisme, ni même le leurre d'une vie de luxe dans nos banlieues de Paris ou de Californie. C'est une fuite de gens apeurés, harassés, en danger de mort dans leur propre pays. De notre responsabilité Pouvons-nous les ignorer, détourner notre regard ? Accepter qu'ils soient refoulés comme indésirables, comme si le malheur était un crime et la pauvreté une maladie ? On entend souvent dire que ces situations sont inextricables, inévitables. que nous, les nantis, ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde. Qu'il faut bien des frontières pour nous protéger, que nous sommes sous la menace d'une invasion, comme s'il s'agissait de hordes barbares montant à l’assaut de nos quartiers, de nos coffre-forts, de nos vierges. Quand bien même nous ne garderions que l'argument sécuritaire, n'est-il pas évident que nos murs, nos barbelés, nos miradors sont des protections illusoires ? Prévenir les guerres Si nous ne pouvons accueillir celles et ceux qui en ont besoin, si nous ne pouvons accéder à leur demande par charité ou par humanisme, ne pouvons-nous au moins le faire par raison, comme le dit la grande Aïcha Ech Chenna qui vient en aide aux enfants abandonnés du Maroc : «Donnez, car si vous ne le faites pas, un jour ces enfants viendront vous demander des comptes». L'histoire récente du monde nous met devant deux principes contradictoires mais non pas irréconciliables. D'une part, l'espoir que nous avons de créer un jour un lieu commun à toute l’humanité. Un lieu où régnerait une constitution universelle et souvenons-nous que la première constitution affirmant l'égalité de tous les humains, fut écrite non pas en Grèce, ni dans la France des Lumières, mais en Afrique dans le Royaume du Mali d'avant la conquête. Et d'autre part, la consolidation des barrières préventives contre guerres, épidémies et révolutions. Renvoyer les migrants à la mort ? Entre ces deux extrêmes, la condition de migrants nous rappelle à une modestie plus réaliste. Elle nous remet en mémoire l'histoire déjà ancienne des conflits inégaux entre pays riches et pays sous équipés. C’est le maréchal Mobutu qui, s'adressant aux Etats-Unis proposa une vraie échelle de valeur établie non pas sur le critère de la puissance économique ou militaire d'un pays mais sur sa capacité au partage des richesses et des services afin que soit banni le mot de «sous-développement» et qu'il soit remplacé par celui de «sous-équipement». Nous nous sommes habitués progressivement, depuis les guerres d'indépendances, à ce que des centaines de milliers d'être humains, en Afrique, au Proche-Orient, en Amérique latine, naissent, vivent et meurent dans des villes de toiles et de tôles, en marge des pays prospères. Aujourd’hui avec l’aggravation de ces conflits, et la sous-alimentation dans les pays déshérités, on découvre que ces gens ne peuvent plus être confinés. Qu'il traversent forêts, déserts et mers pour tenter d'échapper à leur fatalité. Ils frappent à notre porte, ils demandent à être reçus. Comment pouvons-nous les renvoyer à la mort ? Dans son beau livre, le docteur Pietro Bartolo cite cette phrase de Martin Luther King, qui n'a jamais sonné aussi vraie : «Nous avons appris à voler comme des oiseaux et à nager comme des poissons, mais nous n'avons pas appris l'art tout simple de vivre ensemble comme des frères».

 

* Le Clézio et Jean Grosjean ont créé ensemble aux Editions Gallimard la collection L’Aube des peuples.
** www.franceinter.fr/culture/quand-jean-marie-gustave-le-clezio-lit-un-texte-inedit-sur-france-inter
*** Alma, roman, Editiions Gallimard.