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06/05/2017

VINCENT PHILIPPE: DU JURA A L'UNIVERS

Parce que le Jura était décidément «trop petit» pour lui,
Vincent Philippe a ressenti très jeune le besoin de partir. 
Dans un livre intitulé «Voyages d’un jeune homme rangé»*, 
il nous fait partager sa découverte de Londres, du Québec
et des Etats-Unis, mais encore du Pérou 
et de la Bolivie.
Tout cela,
 à une époque où le téléphone portable n’existait pas
et où l’on ne vagabondait pas avec une carte de crédit et un ordinateur 
sur le dos pour tous bagages. Est-ce possible ?
Alors, sur les chemins du monde, on rencontrait une espèce
peut-être en voie de disparition: des Humains.

 

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Journaliste, écrivain, voyageur au regard profond.

Photo: L'Aire

 

Le tourisme de masse n’existait pas et nous étions partout bienvenus. Paris sera la première à envoûter l’étudiant en Lettres pour sa beauté et ses références artistiques et littéraires qui jalonnent ses pas. C’était en 1959. Plus de vingt ans plus tard, il en revint, correspondant du quotidien vaudois 24 Heures, et depuis, n’ayant pas perdu son émerveillement, il y est resté.
Cette chance, Vincent Philippe l’apprécie chaque jour intensément. Depuis qu'il est journaliste retraité, il a plus que jamais le temps de flâner au propre et au figuré. Ainsi est-ce
 avec un regard dit «d’archéologue» (ou de géologue) qu’il s’est un jour lancé dans l’écriture de son huitième livre** , l'«objet» à analyser – lui-même sur les routes du monde, voici cinquante ans.

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Paris ou l’éblouissement.

Paris des années 60 resurgit grâce à l’excellente mémoire de l’ex-étudiant qui débarqua un jour à la Gare de l’Est. Les nombreuses lettres qu’il écrivit à sa mère – toutes conservées, et dans lesquelles il narrait en détails son quotidien, ses appréhensions, ses enthousiasmes – favorisèrent «l’exhumation des souvenirs». Même si Vincent Philippe ne se reconnaît plus dans le jeune homme très (trop) timide qu’il était, il publie de larges extraits de ses lettres à sa mère. Comment aurait-il pu garder pour lui cet éblouissement primordial? «Le charme de la nature d’Ile- de- France m’a été révélé; elle représente pour moi la quintessence de ce qui est français».
A ce moment, Claude Monet «tient la palette et le pinceau» tandis que Vincent Philippe a «les yeux rivés sur les coquelicots tachetant les talus de la voie ferrée»
En plus de la nature, c’est la vie culturelle parisienne, avec ses théâtres, ses expositions, ses concerts et ses musées, qui capteront l’attention du journaliste qui interviewa les plus grands artistes.

L’Amérique des années 70

Après Londres, le «jeune homme rangé», c'est-à-dire sérieux et pudique, met le cap sur le Québec et les Etats-Unis. Il voyage seul ou avec des amis sans oublier ses inséparables cahiers à spirales. «Pourquoi l’Amérique ? Pourquoi l’Amérique du Nord ?» s’interrogera-t-il des années plus tard. «Malgré les critiques violentes que leur attirait la très meurtrière et très insensée guerre du Vietnam, malgré la dénonciation de leur impérialisme, ils (les Etats-Unis) restaient ce que John Kennedy avait incarné, que ce fût ou non une illusion: la jeunesse du monde».

Admiratif de la société nouvelle que représente alors l’Amérique, Vincent Philippe est parfaitement lucide. Il ne s'arrête pas à la surface des choses. Il sait le malheur des Noirs déportés et la tragédie des peuples autochtones.

La mystérieuse tentation

C’est sur le continent américain que le Jurassien devenu Parisien éprouva à deux reprises (en Californie puis en Patagonie) un fantasme qui visite beaucoup d’entre nous…Il s’agit rien de moins que de vouloir couper, serait-ce fugitivement, avec notre univers quotidien.  Le Jurassien l'écrit: «Pour rompre toutes mes amarres, n’être connu de personne et recommencer ma vie à zéro».


Bien des années avant Vincent Philippe, en 1933, Jean Grenier – le professeur de philosophie qui suscita chez Camus le déclic de l’écriture écrivait dans Les Iles*** «J’ai beaucoup rêvé d'arriver seul dans une ville étrangère, seul et dénué de tout. J'aurais vécu humblement, misérablement même. Avant tout, j'aurais gardé le secret».

Un fantasme pas si rare que cela…comme on peut «avoir la manie d’être dans un lieu et de penser à un autre», le passé nous collant à la peau et l’avenir s’invitant toujours à l’improviste dans nos pensées…


L’injonction du Pérou

Vincent Philippe se sent à l’étroit en Suisse et a besoin de liberté, de grimper dans les Greyound qui sillonnent l’Amérique. Parce que New York est «toute la planète, le lieu de convergence de millions d’immigrés et de leur descendants», il sera fasciné par la ville géante. Plus tard, il s’attardera en Californie où une nouvelle jeunesse, osant crier son refus de la guerre, est en voie d’émergence. On est loin du conformisme de la petite Suisse romande.

En 1970, accompagné d’un ami d’enfance, l’auteur né à Delémont explore le Pérou, non par goût d’exotisme, mais parce que ce pays représentait tout simplement «une injonction» et qu’il importait d’y répondre.

Avec sa délicate couleur sépia, Voyages d’un jeune homme rangé nous rappelle un monde où l’Aventure, sur les routes du monde, était encore possible. Les ex-jeunes bourlingueurs des années 70 s’y retrouveront. Les voyageurs d’aujourd’hui seront tentés de prendre la route …
A propos, aux Etats-Unis et au Mexique, les autobus légendaires de Vincent Philippe fonctionnent toujours. Grâce à son livre, j'en suis encore à en rêver...

 

 

* Editions de L’Aire, 250 p.

** Ont notamment paru aux Editions de L’Aire: Le Grillon et la Maréchale (nouvelles), Roland Béguelin la Plume-Epée (biographie) et Ne dure qu’un instant (nouvelles).

D’autres titres ont été publiés aux Editions 24 Heures, chez Empreintes, à L’Age d’Homme et chez Bernard Campiche.

*** Préface de Camus, collection L’Imaginaire, Gallimard.

06/07/2015

AU PAYS DE L'ENFANCE «MODERNE» ET ETERNELLE

Qu'en est-il de l'enfance dans nos pays dits «civilisés»?

Leur esprit d'émerveillement se serait-il totalement volatilisé,
écrasé par l'omniprésence des ordinateurs ?

A voir, à lire et à entendre!

 

Tout récemment*, Matthieu Riccard nous faisait part de son inquiétude.

«Lors d’une promenade dans la campagne française, un ami me disait : « Autrefois, à la saison des cerises, nous étions tous dans les arbres à nous régaler. Maintenant, les cerises restent sur les branches. Les enfants d’aujourd’hui ne grimpent plus aux arbres.  Ils sont généralement devant leurs ordinateurs. »

 

Et le fils du philosophe Jean-François Revel, devenu moine bouddhiste et  interprète du Dalaï-Lama, de nous apprendre que les enfants d’aujourd’hui joueraient «dix fois moins ensemble, dans les lieux publics, la rue notamment, qu’il y a trente ans». 

Le docteur en génétique cellulaire se base sur des études scientifiques pour affirmer que «le contact avec la nature se limite souvent à une image de fond d’écran d’ordinateur» et que « les jeux sont de plus en plus solitaires, virtuellement violents, dénués de beauté, d’émerveillement, d’esprit de camaraderie et de satisfactions simples». 

 

L’agriculteur et philosophe Pierre Rabhi partage ce constat:

«On voit s'ériger des générations d'enfants qui faute d'un éveil à la vie, sont réduits à n'être que des consommateurs insatiables, blasés et tristes».

 

Ces observations reposent sur une réalité à déplorer. Que deviendra un monde où les enfants ne sauraient plus jouer ensemble ?

Et une planète qui laisse ses fruits pourrir sur les arbres tandis que vingt mille enfants, au moins, meurent chaque jour de faim ?

 

Du goût des cerises...

En ce qui me concerne, une cueillette de cerises «sur l'arbre» dans un jardin genevois figure parmi mes plus lumineux souvenirs d’enfance. 

Des années plus tard, dans la campagne de Bussigny, les cerises de l’arbre que nous avions loué à un agriculteur avaient gardé le même goût.

Serait-ce dû à la première cueillette de cerises sur l’arbre, j'ai gardé jusqu’à ce jour la passion irrémédiable des cerises – des bigarreaux bien croquants et dodus – que je croque avec délice de l’Italie à la Provence, partout où le soleil les a couverts d’affection.

Dans mon village de la montagne suisse, mes petits voisins sont tristes parce que le cerisier de leur grand-mère est «malade». Il ne donne plus de cerises. 

Mais il leur reste par bonheur fraises, framboises et salades à voir grandir et à cueillir.  

Ces enfants-là fabriquent des cannes à pêche avec des bouts de bois et des ficelles. Ils créent des herbiers et des mosaïques naturelles, veillent sur leurs chats, rendent visite à l'agneau nouveau-né du voisin.

S’ils savent aussi utiliser un ordinateur, ils prennent le temps de regarder les étoiles, d’observer les fourmis et de dialoguer avec leur entourage.

 

J’ai bien de la chance de les avoir pour voisins.

Suis-je restée une enfant, je ne me lasse pas de les observer ni de jouer avec eux, parfois, car il ne faudrait pas trop les déranger, serait-ce dans les rires, avec des livres et des poèmes aussi...

 

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Dans mon petit village, les enfants savent aussi regarder les couchers de soleil (ici sur Les Dents-du-Midi) et les nuages...

 

photo: gf

 

Les enfants seuls

 

Sobrement intitulé Les enfants seuls**, le premier livre de Céline Cerny déborde de tendresse et de poésie. La jeune maman auteur et chercheuse en littérature connaît bien l’univers de l’enfance. Elle est la maman de Clara et Merlin, à qui elle a dédié son recueil.

De Lisa à Dolorès, de Léon à Tony, Céline Cerny a su faire parler une vingtaine d’enfants «seuls». Elle a d’abord pris le temps de les écouter avec respect et empathie. Ce que nous disent ces enfants mérite d’être entendu.

 

«J’aime courir vers les clairières et recevoir la chaleur du soleil. J’aime croire que je me suis aventurée si loin que plus personne ne se doute de mon existence…» a dit Joëlle à Céline tout en poursuivant: «Il faudrait arrêter de se laver, pour garder sur la peau la saveur du soleil».

Quant à Lucie, qui rêve d’être cosmonaute depuis que son grand frère l’a initiée à l’univers des étoiles, elle se pose bien des questions le soir, sous ses couvertures: «J’ai bien compris le fonctionnement du système solaire, il y a d’autres planètes et d’autres galaxies. Je tente aussi d’imaginer ce qu’est un trou noir, une densité sombre et silencieuse dans laquelle tout disparaît. 

Oui, mais après, il y a quoi ? après, encore bien plus loin que tout ça, il y a quoi?»

 

Il y a quoi ?

Vous l'aurez saisi. Mystères, joies, tristesses et rêves cohabitent à chaque page de ce précieux petit livre.

 

 

* Blog de Matthieu Riccard:  www.matthieuricard.org

 

** Les enfants seuls, Editions d’Autre part, 132 pages.

 

 

www.dautrepart.ch