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17/10/2017

UNE LIBRAIRIE QUI ATTIRE LES FOULES

Devant la librairie Lello, à Porto, une foule de visiteurs
attend
son heure. 
La file se prolonge sur le trottoir et il en est chaque jour ainsi,
le matin comme l’après-midi 
sauf le dimanche.
Chacun aura payé son sésame – un billet de quatre euros
qui vous sera déduit si vous avez l'idée d’acheter un livre –. 
Tel est le prix à payer pour entrer
dans ce véritable musée
que l’écrivain espagnol
Enrique Vila-Matas
considère comme «la plus belle librairie du monde.» 

 

D’après la légende, c’est ici que J.K. Rowling, l’auteur de Harry Potter, aurait trouvé l’idée de son roman. L’ex-professeur d’anglais  à Porto aurait été une habituée de cette librairie. Celle-ci l’impressionna par son architecture, son atmosphère, sa multitude d’ouvrages et aussi par ses doubles escaliers rouges et son clocher baroque. 

 

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Les visiteurs attendent leur tour...

photo: rb

 

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... mais il est conseillé de réserver son billet d'entrée.

photo: rb

 

A Lello, presque tout se conjugue par deux: les deux figures situées sur la façade (de style néogothique) représentent l’Art et la Science. Les escaliers, rouges, sont à double volée et à double orientation. Enfin, dans l’historique de cet édifice inauguré le 13 janvier 1906 et construit par Francisco Xavier Esteves, on découvre deux frères, José et Antonio Lello, fils de paysans, rêvant de créer une «cathédrale du livre». Visible dans le vitrail du plafond, où le mauve cohabite avec l’orange, la devise de Lello  s'affiche lumineusement: Decus in Labore (la dignité dans le travail).

La librairie de Porto serait-elle victime de son succès et de sa valeur artistique et historique ? Et les clients des librairies auraient-ils perdu leur intérêt pour le livre ? L'essai et la poésie, l'album d'architecture et le livre pour enfants ? Je m'interroge.

 

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Des escaliers rouges à double volée et à double orientation qui auraient aussi inspiré écrivains
et cinéastes.

Photo: Lello

 

Car s’ils sont plus de 260 000 à pénétrer chaque jour ici (et plusieurs milliers par jour), le quatre-vingt pour centre d’entre eux en ressortent sans avoir acheté un livre... L’important pour les Chinois, Anglais et autres touristes est de se faire photographier dans ce lieu mythique. Et pourtant des livres, il y en partout à Lello: en portugais, bien sûr, (et même Pessoa en édition bilingue), en français, en anglais, en espagnol, en allemand, en presque toutes les langues du monde. Des livres d’art aux livres de poche, de la poésie au récit de voyage, des essais aux bandes dessinées, la librairie en offre 60 000 au moins et pour tous les goûts. De plus, elle dispose d’un petit café sous le toit, où lire dans un cadre magique, et d’une annexe où sont proposées, Dieu merci, des rencontres avec des auteurs, signatures, lectures et autres événements culturels. Une manière de proclamer l'existence du livre et de s'opposer à la foule acheteuse de porte-clé Harry Potter et autres babioles qui ont investi cette librairie-musée.  

 

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La majorité des touristes admirent la librairie pour ses beautés artistiques mais ne 
s'attardent guère sur les livres.

 

Photo: Rb

 

A l'issue de ma visite, je me rappelai un texte de Pessoa, le grand poète portugais:

Suis ta destinée,
Arrose les plantes,
Aime les roses.
Le reste est l’ombre
D’arbres étrangers

 

Alors un diablotin se mit à harceler mon esprit. Si je l'avais écouté, j'aurais dû questionner l'un ou l'autre de ces milliers de touristes et leur demander: «Savez-vous que vous êtes dans une librairie ? Qu'il ne vous est pas interdit de toucher, feuiller et acheter ne serait-ce qu'UN livre ? » Face à la multitude de «smartphones» en activité, mon diablotin se serait acharné. Il aurait voulu connaître les goûts littéraires de ces personnes qui montaient, descendaient et remontaient les escaliers rouges pour en redescendre sans jamais s'arrêter devant un livre.

José Saramago et Fernando Pessoa ne doivent pas être les seuls à se retourner dans leur tombe.

 

 

 

 

 

03/10/2017

PHILIPPE RAHMY, UN ECRIVAIN LUMINEUX

 Le 29 août 2017, ce dernier e-mail de Philippe Rahmy:
 «La passerelle reste lancée entre nous et je m'en réjouis!» 
J'admirais cet esprit planétaire à la plume étincelante.
Je me réjouissais de le rencontrer «en vrai».
 
Nous aurions parlé littérature, voyages,
Egypte, «Terre promise» – dont il revenait. –
Ou encore de Montricher,
qui fut pour lui un havre stimulant et affectueux. 
Mais «Vient le jour où l’enfance prend fin»*...

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«La littérature nous accorde un sursis. 

Ce qu'on écrit dépasse ce qu'on est.»

Philippe Rahmy

 

Photo: La Table ronde.

 

L'un des écrivains les plus originaux de notre pays nous a quittés le 1er octobre. Au lieu de s'apitoyer sur son sort, Philippe préférait apprendre et découvrir le monde. Il le fit avec intelligence et humilité.
En dépit de sa maladie, cet auteur de père égyptien et de mère allemande était entièrement tourné vers les autres. Ce poète et philosophe au visage d’ange et au doux sourire, égyptologue de formation, posait un regard libre, curieux et fraternel sur cette planète qu’il connaissait bien. Il l’avait parcourue de la Chine à l’Amérique et ailleurs.
Certaines dérives du 21 me siècle l’interrogeaient.

»Qui parle pour l’homme au 21e siècle ? Ceux qui bafouent la loi. Toutefois, quelle que soit l’ampleur de la crise qui nous frappe, ou parce qu’elle est aussi profonde, les principes simples pour lesquels nous nous sommes battus nous appellent à reprendre les armes» s’est-il interrogé car il ne se satisfaisait pas du monde tel qu’il est.

Philippe Rahmy était un battant et un combattant. Il écrivait avec tout son être – corps, cerveau, âme inclus – avec son érudition et son humour. Il n'était pas entravé par son immense culture. L'écriture n'était pas pour lui un simple exercice cérébral.
J'ai pleuré sur les pages qu’il a consacrées à son père, dans Monarques: elles sont sublimes de tendresse.
Parce qu’il avait reçu beaucoup d’affection, Philippe savait l’exprimer avec une rare sensibilité. Sa mort précoce est injuste.
Il nous manquera beaucoup. 

Pour mieux comprendre le monde et essayer de devenir meilleur, il s'agit de relire ses livres***. Relire Philippe Rahmy pour sa sagesse et la beauté de son écriture.

D’autres manuscrits, en travail, seront peut-être publiés un jour, bientôt, et ce sera pour nous un bonheur et une consolation.

 

 

 

 

 

 

* Première phrase de son dernier livre Monarques, La Table ronde, 2017.

** J’avais présenté BETON ARME** (La Table ronde, 2013) sous ce blog le 29 juillet 2015. Ce livre a été couronné de plusieurs prix et fut élu meilleur livre de voyage de l’année par Lire.

*** Allegra, roman, La Table ronde, 2016, fut distingué par le Prix suisse de littérature.