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07/09/2022

ANNIE ERNAUX (3): «JE N'AI JAMAIS PENSE AU NOBEL!»

La plupart des livres d'Annie Ernaux
ont été traduits
en de multiples langues.
Plusieurs ont été adaptés
au théâtre et au cinéma.
Quel regard l'écrivain, titulaire de nombreux Prix,
pose-t-elle sur cette prolongation de son œuvre ?

 

Entretien exclusif (3)

 

«Je voue une reconnaissance infinie aux traducteurs»

– Les traductions de vos livres, Annie Ernaux, vous ont valu plusieurs prix littéraires. Je pense au Prix Strega européen en 2016 pour Les Années, au Premio Hemingway en 2018 et au Prix Formentor en 2019. Etes-vous heureuse de cette dimension internationale que les traductions en allemand, anglais, italien, espagnol, en plus de l’arabe et du coréen, apportent à votre œuvre?

– Des gratifications qu'apporte le fait d'écrire, c'est l'une des plus fabuleuses. Savoir que dans des pays du monde, lointains, qui semblent si différents, parfois, de l'univers où s'inscrivent mes livres me stupéfie, m'éblouit toujours. Quand je pense à tout ce que m'ont apporté des écrivain(e)s comme Virginia Woolf, Cesare Pavese, Tchekhov, Carver, je trouve extraordinaire de pouvoir partager des choses éprouvées avec des lecteurs du Japon, de Corée, des USA, de Norvège et bien sûr de nombreux pays européens. 
Je voue une reconnaissance infinie aux traducteurs et traductrices sans qui nous serions condamnés à être lu.es par les lecteurs français seulement. Je suis d'ailleurs en relation suivie et amicale avec plusieurs de mes traducteurs et traductrices.

 

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Les Années en allemand, espagnol et italien.

 

«Je souhaite avoir aidé les gens à se sentir moins seuls»

– Titulaire de nombreux Prix littéraires en plus du Renaudot (le Maillé-Latour-Landry, en 1984 et Marguerite Duras, François Mauriac ainsi que le Prix de la langue française en 2008, et le Prix Marguerite Yourcenar en 2017, vous avez été plusieurs fois nobélisable. Que vous apporterait le Nobel alors que vous bénéficiez du soutien et de l’affection de de tant de lecteurs ?

– Mais je n'ai jamais pensé au Nobel! J'ai l'impression que la mention qui accompagne tout le temps, partout, le nom de l'auteur, crée une distance, intimide. C'est un astre qui tourne loin de soi. Je gagnerais peut-être des lecteurs dans le monde et même en France, parce que le titre impressionne... Ce que je souhaite, ce n'est pas d'avoir mon nom dans la liste des Nobels, mais d'avoir tant soit peu aidé les gens à voir des choses qu'ils ne voyaient pas, à se sentir moins seuls.

– Je n’oublie pas les spectateurs qui se sont immergés dans les pièces de théâtre inspirées de vos livres (L’Occupation, Passion simple) ou du film comme L’Autre, qui a valu à Dominique Blanc la Coupe Volpi de la Meilleure actrice à la Mostra de Venise en 2008. Ou encore Passion simple, réalisé par Danielle Arbid, en 2020 ni L'Événement d’Audrey Diwan, sorti l’an dernier et qui remporta le Lion d’or à la 78 me édition de la Mostra de Venise. Ces adaptations sont-elles un fidèle prolongement de votre œuvre littéraire ou les voyez-vous comme des réalisations indépendantes?

– Les adaptations cinématographiques qui sont faites de mes livres me paraissent comme des réalisations autonomes ou - terme que je préfère - des re-créations.
A partir de textes très courts – ceux que vous citez font moins de 130 pages – et avec très peu de dialogues, le ou la cinéaste construit une durée d'une heure et demie où tout est à imaginer. C'est son propre ressenti du livre qu'un réalisateur traduit en images, en répliques mais pas seulement : il imprime son esthétique, sa vision du monde et du cinéma. Cela dit, j'éprouve aussi le sentiment d'une nouvelle vie du texte lorsque, comme quand un film comme L'événement, d'après le récit de mon avortement en 1964, bouleverse un grand nombre de spectateur.trices et rencontre une actualité régressive pour les femmes aux USA.

«Je regrette de ne pas connaître le continent africain»

– Vous avez parcouru de nombreux pays: Etats-Unis et Mexique, Autriche, Slovaquie, Roumanie, Egypte, Japon, Corée et j’en oublie. Y a-t-il un pays que vous aimeriez découvrir même si vous êtes très attachée à Cergy-la-Radieuse?

– Le rêve de mon enfance en Normandie, d'où je ne suis jamais sortie avant vingt ans, c'était de voyager partout dans le monde. Les livres m'ont permis d'aller dans beaucoup de pays, dans lesquels je ne serais peut-être pas allée spontanément, comme la Corée, la Slovénie. Mais leur découverte, si fascinante qu'elle ait été, a toujours été accompagnée  d’obligations,  conférences, rencontres officielles, qui ne laissent pas la liberté de s'immerger vraiment. Je rapporte des impressions écrites, pas de photos. C'est comme si quelque chose ne s'accomplissait pas, entre le désir et la réalité de l'expérience. C'est au fond ce que j'ai éprouvé il y a trois ans au Mexique, où j'avais follement souhaité aller quand j'avais 20 ans.
Malgré tout, il y a des contrées du monde que je regrette de ne pas connaître, le continent africain en particulier. Ironie de l'existence, j'ai failli partir comme prof en coopération au Mali avec mon mari, à Bamako où mes beaux-parents l'étaient aussi, dans les années soixante…

 

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Annie Ernaux en compagnie de ses fils Eric et David*.

 

– Un jour, évoquant vos fils Eric et David, vous avez écrit, «Ce sont les seuls êtres pour lesquels j’ai l’impression que j’accepterais de mourir à leur place». A-t-il toujours été facile pour vous de concilier écriture et vie privée ?

– Bien sûr que non! Mais il faut ajouter «et vie professionnelle» parce que j'ai enseigné jusqu'à soixante ans, condition, à mes yeux, de pouvoir écrire librement sans me soucier que mes livres me rapportent de quoi vivre. Très naïvement, à 24 ans, quand je me marie, je crois que je disposerai des deux comme lorsque, étudiante, j'ai écrit mon premier texte. Où plus exactement je n'ai aucune représentation de ce que signifie «se mettre en ménage», ainsi qu'on disait alors, et d'avoir bientôt un enfant dont il faudra que je m'occupe. La suite, je l'ai écrite dans La femme gelée.
Il est clair que je n'avais pas ce qu'il faut pour écrire, du temps et de la disponibilité mentale, pas seulement une «chambre à soi». Il ne faut pas oublier que Virginia Woolf ajoute «et 500 livres de rente». Il faudra que je bénéficie de la présence chez nous de ma mère, après la mort de mon père, pour que je sois déchargée en grande partie du soin de mes deux enfants et que je me remette à écrire, sans en parler à quiconque.
Après la publication de mon livre, Les armoires vides, il apparaîtra légitime aux yeux de mon entourage que je dispose de temps pour écrire mais celui-ci me paraîtra toujours plus ou moins volé. Volé à mes enfants surtout, même si je récusais l'image de la «bonne mère». C'est seulement après mon divorce que j'ai eu la sensation de vivre comme je l'entendais, avec l'écriture, mes fils et mon travail au Centre national d'enseignement à distance. De ne renoncer à rien.

 

Les Années super 8  d'Annie Ernaux et David Ernaux-Briot a été présenté au dernier Festival de Cannes lors de la Quinzaine des réalisateurs puis au Festival de Palma de Majorque. Il est annoncé dans les salles de cinéma pour décembre 2022.

 

13:31 Écrit par Gilberte Favre dans Culture, Femmes, France, Lettres, Monde, Solidarité, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) |

26/08/2022

ANNIE ERNAUX: UNE VIE D’ECRIVAIN ENGAGEE (1)

Hier à Palma de Majorque où elle a présenté Super 8,
le film qu’elle a co-réalisé avec son fils David, demain à Oslo
afin d’y donner une lecture sur
Le Jeune 
homme,
déjà traduit en norvégien,
Annie Ernaux est
 lue, écoutée, adulée,
et parfois critiquée par quelques esprits mesquins.
Pour cette grande Dame de la littérature française,
l’écriture 
n’est pas un exercice purement intellectuel.
Le sort de l’humanité la préoccupe depuis toujours
et ce n’est pas aujourd’hui qu’elle baissera les bras.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF (première partie)

– Annie Ernaux, le première fois que je vous ai vue c’était en 1984 lors de l’émission Apostrophes. Vous veniez de recevoir le Prix Renaudot pour La Place*, habité par votre père. J’avais été très surprise lorsque vous vous êtes présentée comme «une transfuge de classe». Est-ce le regard des autres qui vous a conduite à cette définition ?

– Lorsque j'ai été invitée par Bernard Pivot, c'était en avril 1984 et mon livre était sorti en janvier. Je n'avais donc pas reçu le Prix Renaudot. L'expression «transfuge de classe» n'était pas encore utilisée en dehors du milieu des sociologues. Je ne la connaissais pas mais ce que j'ai dit revenait au même, c’est-à-dire que les études m'avaient peu à peu séparée de mon milieu d'origine et plus particulièrement de mon père. Même si le regard des autres, de ceux qui vous situent dans une classe inférieure, peut jouer un rôle, causer de la honte, c'est avant tout parce qu'on devient quelqu'un d'autre, par ses goûts, ses pensées, qu'on a conscience de ne plus ressembler à ses proches, un sentiment intime, secret et qui, d'ailleurs, fait honte.

 

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Il importe pour Annie Ernaux,
de «chercher le «juste» plus le« beau»…

 

Photo DR

Le choix de la vérité

– Vous aviez déclaré vouloir écrire le plus simplement possible, d’une écriture «plate», et ne pas vouloir faire de l’art. Alain Bosquet, qui était aussi à Apostrophes vous avait rétorqué: «Vous vous insurgez contre l’art, Madame, mais vous faites de l’art!». Vous êtes toujours demeurée fidèle à l’écriture «comme au couteau»…** et avez renoncé très tôt au roman. Etait-ce pour accéder à la vérité dans sa nudité absolue?

– Alain Bosquet avait le droit, en effet, de déclarer que je faisais de l'art dans la mesure où j'ai cherché à rendre par le dépouillement de la phrase, le poids de mots choisis en fonction de leur connotation sociale forte, de leur résonance sensible, l'existence de mon père soumise à la nécessité. Mais à ce moment-là je voyais dans cette nudité un choix «éthique», celui de la vérité d'abord. La place est d'ailleurs le premier texte dans lequel je renonce complètement à la fiction.

– En automne 2000, je vous ai rencontrée en vrai dans un salon du livre de l’Ardèche méridionale. Je venais de lire Je ne suis pas sortie de ma nuit*** sur le parcours de votre mère au Pays d’Alzheimer. Le 13 juillet de cette année 2000, vous aviez écrit: «Organiser la mémoire individuelle (les différents «plans» de ma vie, lieux) et la mémoire collective historique».

– Je n'ai pas oublié cette rencontre en Ardèche, en octobre 2000, avec la pluie qui n'a pas cessé! Cette année-là, en juin, ma vie de professeure s'était terminée et, pour la première fois, je pouvais ne faire qu'écrire. Dans cette liberté, qui me paraissait vertigineuse, je pouvais me mettre réellement à mon projet, envisagé déjà dix ans plus tôt: un texte qui mêlerait la mémoire des événements de ma vie et celle des événements, de l'évolution de la société. Mais à ce moment-là, j'avais encore une vision floue des moyens d'y arriver. Par exemple, utiliserais-je ou non le «je»?

– Evoquer votre vie personnelle tout en vous souciant de celle des autres, comme vous l’avez fait notamment dans Les Années***** a toujours été votre priorité, j’allais dire votre responsabilité?

– Je ne crois pas que l'idée de responsabilité soit première quand on commence à écrire, ou alors seulement par rapport aux proches, mais il faudrait peut-être parler dans ce cas de crainte et personnellement je ne l'ai pas éprouvée. C'est après avoir publié trois livres ou quatre livres que j'ai pris conscience des effets qu'ils produisaient et, par suite, du pouvoir de l'écriture, non pas abstraitement, mais personnellement. Donc, d'une forme de responsabilité. Celle-ci se décline de manière très diverse, liée, telle que je la vois, au choix des sujets, à la syntaxe, à l'exigence de vérité, chercher le «juste» plus le« beau»…

 

* La Place, Editions Gallimard, 1983, Prix Renaudot 1984.

** L’écriture comme au couteau, entretiens avec Frédéric-Yves Jeannet, 2003.

*** Je ne suis pas sortie de ma nuit, Editions Gallimard, 1998.

**** Les Années, Editions Gallimard, 2008.