ID de suivi UA-65326999-1

25/06/2017

POEMES LUS (59) CHARLES DOBZYNSKI

Comme l'air que nous respirons, 
la Poésie nous sera toujours vitale.

Tout est en route, à jamais». 

 Andrée Chedid

 

A PROPOS DE LA BONTE    

5850_Dobzynski.jpg

L'auteur et poète né à Varsovie
fut couronné par le Goncourt de la Poésie.
Tout comme Andrée Chedid.

                             

«J’ai longtemps cherché la bonté comme une nappe souterraine

J'ouvrais les cœurs de ceux que j'aimais pour y dérober les graines

Croyant y découvrir le secret de tout ce qui naît

Je rêvais de cette contrée chère à Guillaume Apollinaire

La terre énorme où tout se tait.

Moi je demeurais à l'orée

                                         du cœur humain

                                                           épais et fort comme

                                                                                             les forêts

et dans la machinerie de ses marées

                                          j'écoutais bruire les lendemains.

 

Mais la bonté

                   terrée au fond du coeur

                                                      comme une taupe

échappait à mon emprise;

Etait-ce simplement une lueur

                                                un isotope

                                                                 radioactif ?

 

Elle glissait

                   entre mes doigts cette eau furtive

                                                                        elle se blottissait

dans les terriers secrets du rêve

Et moi chasseur de clarté

Je la voyais fuir dans les yeux

                                                 sur les lèvres

                                                                       de mes amis

sans comprendre cette alchimie.

 

 

J’étais pareil au laveur de pépites

durant le rush

quand toutes les passions se précipitent

dans la Californie des sentiments

je cherchais les paillettes

invisibles – le gisement

de l’or humain.

 

J’étais comme un gamin

qui cherche dans le sable

                      l’empreinte de ses souvenirs

comme un pêcheur qui veut saisir

dans le miroir de l’eau les taches du soleil».

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

* Lettre à Nazim Hikmet in Anthologie poétique de Nazim Hikmet, Ed. Temps actuels, 1984

 

 

 

 

 

 

 

 

 

17/05/2017

REVER ET VOYAGER AVEC MICHEL MORET

Malgré son regard d’éternel adolescent,
voilà bientôt quarante ans que Michel Moret
dirige les Editions de L’Aire.
S'il ne se laisse apparemment pas submerger
par les aléas du monde (et de l’édition),
c'est qu'il est accompagné depuis ses vingt ans
d’un viatique quasiment infaillible: le livre.
 

moret.jpg

 Michel Moret: «Si je devais choisir entre un château, une Ferrari et un livre,
je choisirais un livre».

 

 

 

Car le livre «transforma» assurément la vie de cet ex-libraire devenu éditeur.

Mais l’éditeur est aussi auteur.
Ce mois de mai nous apporte son sixième livre:

Rêver et travailler sous-titré de l’édition considérée comme un voyage* dans lequel Moret évoque ses voyages entre 2000 et 2015 tout en s’y révélant en profondeur. Un bijou de livre ponctué de citations éclairantes (La Fontaine, Camus, Montaigne, Kenyatta, Léonard de Vinci…) qui balance agréablement entre le souvenir, l’anecdote et la réflexion.
Des photographies non-signées – qui pourraient être de Michel Moret lui-même – l’agrémentent. Parmi elles, je retiens d’abord la façade d’une maison de Guarda, dans les Grisons, la statue de Montaigne, la forteresse de Rocamadour, le regard malicieux de femmes burundaises et le portrait d’une migrante saisi à Lampedusa par l’artiste-graveur Jacques Cesa.**

 

Couv_Moret.jpg

 

Lire pour voyager

Michel Moret a vingt ans quand il découvre simultanément l’amour, bientôt suivi de la paternité, et les livres. Ce fut grâce à la mère de ses enfants, dont la riche bibliothèque l’éblouit au premier regard. Depuis, le livre, qui permet «de voyager de mille et une façons» est demeuré au centre de sa vie.

Le lecteur néophyte découvre les surréalistes et Balzac. Si Moret est sensible à la comédie humaine (avec son hypocrisie et ses injustices sociales), il vibre en profondeur à la poésie, Char étant l’un de ses maîtres à vivre. Sans doute parce qu’à la fois poète, résistant et engagé.

Michel Moret est jeune libraire à Zurich quand il prend conscience de sa «possibilité de changer en toute modestie l’édifice lézardé du monde». Assoiffé d’action, l’idéaliste deviendra éditeur.

Parallèlement, le vrai voyage entre dans sa vie. Paris, Francfort, Bordeaux s’inscrivent sur son itinéraire. «Marcher dans les rues du Quartier latin invite au respect et à la reconnaissance» écrit-il fort des références littéraires qui le lient à Paris. A Bordeaux et dans la Gironde, il retrouve Montaigne et Montesquieu. A Sarlat, une marche sur les pas de Montaigne et de la Boétie l’aide à se «fortifier». Qu’il voyage en tant qu’éditeur ou à titre privé, Moret se laisse toujours guider par son étoile.

 

Des Grisons au Burundi et  à la source du Nil

En Suisse, il affectionne «le canton magique» qui a réussi le pari du tourisme dans le respect et l’harmonie: les Grisons. A Sils-Maria, où Paul Eluard et Gala se connurent,  Moret est sur les traces de Nietzsche, Thomas Mann et Hermann Hesse. Il rencontre Cla Biert, dont il  publia le premier livre traduit en français: Une jeunesse en Engadine.

N'allez pas croire que l’amoureux de la poésie soit seulement un doux rêveur! C'est un homme résolument engagé. En tant que citoyen du monde, il a jugé utile de rééditer les chroniques du Grison Jean-Rodolphe Salis, un historien qui se passionna pour la naissance de l’Europe. «Cet auteur est à relire avec profit en cette période agitée où l’on aspire à la déconstruction et au délire nationaliste» écrit Moret un peu (très) désenchanté par la régression de notre monde mais tout de même confiant.

Il lui suffit de contempler le ciel de la Bernina pour goûter à ce bonheur qu’il éprouve aussi dans certains lieux du Pays de Vaud et en particulier dans la forêt du Mont-Cheseau.

Grâce à son épouse Bibiane, photographe devenue peintre, Michel Moret explore bientôt un nouveau continent et des pays marqués par la tragédie et le pardon. Face au Lac Tanganyika, à la source du Nil, il se sentira même «ivre d’une joie indicible». 

Montaigne pour la fin

Et cet homme de cœur et de révolte, pudique et fraternel, de soudain nous révéler: «Quand on a la septantaine, on pense différemment au temps qui reste qu’à trente ou quarante ans». 

Aussi nous apprend-il que Les Essais de Montaigne  dont il vénère «l’intériorité» et «l’universalité sera son livre ultime. Celui qui le guidera au temps (imprévisible...) de sa fin.

Cette fin peut d'ailleurs attendre car Michel Moret rêve d’autres pays encore, dont la Russie, pour ses écrivains. 

De Saint-Pétersbourg à Moscou, on l’imagine arpenter les terres russes en songeant à Pouchkine et Tchékov, Tolstoï et Pasternak, tant d'autres. Il accomplirait ce pèlerinage littéraire avec sa famille, petits-enfants y compris. Car les rêves ne sont-ils pas faits pour être réalisés et les parents destinés à transmettre?

 

Phrases lues 

«L’amour comme l’amitié ne se commandent pas.

On avance guidé par une étoile».

 

«Rarement dans leur histoire, les Européens ont célébré avec une telle ardeur la médiocrité: le rejet des élites, la peur de l’intelligence, le repli sur soi, la xénophobie et la crainte de l’avenir.

Nul besoin de réfléchir plus longtemps. On vit une période de déclin. Un vent haineux nous avilit et nous tire vers le bas.

 

«Je suis né catholique et je mourrai chrétien large, large, très large».

 

 

 

 

 

 

* Editions de L’Aire, 141 pages.
Du même auteur: Feuilles et racines, Beau comme un vol de canard, Danser dans l'air et la lumière, Le Livre bleu des citations, l'Abécédaire d'un homme libre.

 

** De Jacques Cesa,  Lampedusa, aller simple, livre illustré retraçant les quinze semaines que l’artiste a vécues parmi les migrants (en souscription jusqu’au 1er juin: editionaire@bluewin.ch