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07/03/2014

UN MAITRE-LIVRE POUR GHASSAN TUENI

«La presse, c'est l'apostolat de l'éducation, de la culture 

mais surtout l'apostolat de la liberté et des droits de l'homme».

 Ghassan Tuéni 

 


C'est un maître-livre – beau par son contenu et sa forme, par sa typographie et son graphisme –  qui vient de paraître* sous la houlette  de Chadia Tuéni et de ses précieuses acolytes.

Si priorité fut donnée à l'image, certains textes frappent toutefois par leur vérité et leur  émotion. A Beyrouth, Randa Asmar et Joseph Bou Nassar, en ont lu récemment des extraits à la Villa Audi, à Beyrouth.

 

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«Il vivait une humanité

vaste et aimante

parce qu'il était profondément

un homme de coeur». 

 

 (Le Métropolite Georges Khodr)

 

 

La maison de Ras Kafra, à Beit Mery, où Ghassan Tuéni vécut ses dernières années, est révélatrice de l'univers qui fut aussi celui de la poète Nadia Tuéni, décédée en 1983, avant de devenir celui de Chadia Tuéni, la deuxième épouse, généreuse et respectueuse gardienne de sa mémoire.

 

Les photographies de la maison parmi les pins restituent parfaitement l'omniprésence à Ras Kafra des œuvres d'art, modernes et classiques, des icônes, des livres et aussi des photographies de ceux que Ghassan Tuéni aimait, aima: Nadia, Nayla, la petite fille qui s'envola à 8 ans et qui ne voulait pas mourir, Makram, tué dans un accident de voiture à 20 ans, Gibran, assassiné en 2005.  

Les accompagnent aussi les portraits de ses parents et ceux de Chadia Tuéni qui sut apaiser les dernières années. Assombries par la mort de son fils aîné dans des conditions barbares, elles furent ensuite marquées par la maladie. 

Grâce à Chadia, Ghassan, désormais orphelin de ses trois enfants, vécut encore sept années de lectures, concerts, voyages, amitiés. Il y eut aussi les visites des quatre petites-filles et de l'arrière-petit-fils pour égayer une maison qui aurait pu sombrer dans la tristesse. Elle ne le fut jamais et demeura accueillante jusqu'à la fin. 

 

Un ouvrage composite

Cet ouvrage «composé, composite, foisonnant», comme le définit Chadia Tuéni est préfacé par l'ancien ministre Michel Eddé pour qui Ghassan fut «Un homme pluriel»

L'on y apprend notamment qu'en 1952, Ghassan Tuéni joua un rôle de premier plan lors de la «Révolution blanche» car il s'agissait (déjà) de combattre la corruption! Pour le directeur d'An Nahar, il importait d'être «au service de la vérité ». 

Que dirait-il en ce printemps 2014 de l'état du Monde ponctué de guerres, de reniements et d'«affaires» nauséeuses ?


Du mari au grand-père et à l'ami

L'ouvrage se poursuit avec la voix de Chadia, la si aimante et généreuse, qui redonna un sens à la vie si chahutée de Ghassan. Chadia qui lui apporta trois fils qu'il aima comme les siens, mais qui ne le firent pas oublier Nayla, Makram et Gibran...

L'ayant placé au centre de sa vie, Chadia Tuéni en est aujourd'hui, dans son infinie modestie, à se demander si elle sera «digne» de la mémoire de Ghassan…


Pour ses petites-filles, Ghassan Tuéni fut «un grand-père tendre et aimant, symbole national» dans «un Moyen-Orient torturé» (Nayla).

«Humble et silencieux» fut-il pour Michelle qui lui téléphonait au coeur de la nuit lorsqu'elle se posait des questions métaphysiques ou qu'elle était saisie d'angoisses.

De son beau-frère Marwan Hamadé à Olivier Mongin, de nombreuses plumes, souvent très émouvantes, rendent hommage à celui qui aurait sans doute été Président de la République libanaise s'il n'avait été grec-orthodoxe…Ainsi le décrète une Constitution obsolète.


Editeur, philosophe, journaliste, écrivain, politicien, Ghassan Tuéni était d'abord l'homme d'une éthique, d'une Humanité et d'un Idéal, vertus devenues rarissimes dans l'univers de la politique. 

 

«Il a séjourné, comme le Liban, au paradis et en enfer...

Il est à lui seul

le roman confondu

d'une vie et d'un pays».

 

écrivent la romancière Dominique Eddé et l'historien Gérard D. Khoury.

 

«Il fut la conscience de son époque» 

rappelle Joseph Maïla.

 

 

Parmi les poèmes publiés dans cet ouvrage (Vénus Khoury-Gata, Salah Stétié, Adonis), le plus bouleversant est incontestablement un inédit de Nadia Tuéni. Ecrit à New York en 1979, ce texte fut retrouvé par Chadia dans la table de chevet de Ghassan. En voici un extrait:

 

A Ghassan

 «A toi je voudrais tant écrire


A toi, plus loin que l'écriture


plus amour que l'amour


A toi plus généreux que la vie…»

 

 

 


P. S. Cet album dont les pages se laissent lire, admirer, caresser (pour la beauté des papiers) est aussi enrichi par des inédits de Ghassan Tuéni. qu'on lira et relira avec profit. 

 

* Editions Dar an-Nahar, 238 pages, 2014; la plupart des témoignages sont en français (certains sont en anglais et en arabe (nombreuses illustrations).

16/02/2014

NOUREDDINE ZAZA: L'HUMANISME EST ETERNEL

«Tant que l'être humain sera persécuté et piétiné, un peu partout à travers le monde, l'humanité ne pourra pas rêver de jours meilleurs»*.


Noureddine Zaza savait de quoi il parlait. Dès ses six ans, sous l'Empire ottoman, il aura été confronté, dans son esprit et dans sa chair, à l'arbitraire qui toucha (et touche encore) le peuple kurde.

Plus de vingt-cinq ans après son décès, certains n'ont apparemment pas oublié celui qui fut surtout un écrivain, un linguiste et un éditeur courageux.  Noureddine Zaza prit en effet le risque de publier «sous le manteau» les œuvres de poètes classiques kurdes interdits et même de les déclamer sur les ondes de la radio libanaise sous Mandat français. 

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Au Kurdistan d'Irak, l'un des camps de réfugiés destinés aux jeunes, porte le nom de

Noureddine Zaza.


Les études contre la guerre

Tandis que la guerre ravage la Syrie, de nombreux Kurdes vont se réfugier au Kurdistan d'Irak. Le gouvernement d'Erbil a choisi de donner le nom de Noureddine Zaza à un centre social hébergé dans un de ses camps. Celui-ci a pour objectif d'aider les étudiants réfugiés à poursuivre leurs études dans les Universités du Kurdistan.

 

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Un humaniste polyglotte qui rêvait d'un Moyen-Orient sur le modèle helvétique.

 

Un message de tolérance

Docteur en pédagogie de l'Université de Lausanne, le fondateur et premier président du Parti démocratique kurde de Syrie (aujourd'hui divisé en 13 partis…) a toujours motivé les jeunes sur le chemin des études.

Lui-même était polyglotte. Passionné de littérature et de musique, il aimait  surtout Aragon, Eluard, Victor Hugo, Nazim Hikmet, Schubert et Mozart aussi bien que la musique kurde.

En dépit des années de torture subies dans les prisons arabes, ce fervent démocrate et humaniste ne connut jamais le ressentiment. Il ne cessa de plaider, dans ses écrits, dans ses conférences et médias, en faveur de la démocratie et rêvait d'un Moyen-Orient basé sur le modèle suisse où toutes les communautés (Arabes, Druzes, Arméniens, Kurdes, chrétiens, musulmans, juifs) auraient cohabité dans un esprit de tolérance.

Son rêve sera demeuré un rêve...
Mais le calvaire des peuples du Moyen-Orient lui aura été épargné.


P.S. Il est décédé le 7 octobre 1988. En ce temps-là, la Suisse ne connaissait pas encore le langage de la haine comme on le voit fleurir depuis quelques années.

 

 

* http://fr.wikipedia.org/wiki/Noureddine_Zaza

** In Ma vie de Kurde, Editions Z, Lausanne.