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03/10/2015

SYRIE: LA REPRESSION BAASISTE BIS REPETITA

La planète Internet me surprendra toujours.

Après avoir découvert qu'un inconnu tenait un compte twitter*
au nom de Noureddine Zaza, décédé il y a vingt-sept ans, 
c'est une photo inconnue de mon mari qui est apparue sur le Web...

 

Autopsie d'une photographie inconnue

Je ne l'avais jamais vue et pour cause! Noureddine ne l'avait pas dans ses valises quand il se réfugia en Suisse l'année 1970. Au fil de ses diverses incarcérations, il avait été privé de quasiment tous ses albums de photos et  objets personnels. Au fil des années, des parents et des proches lui envoyèrent quelques photos au compte-gouttes, sous pseudonyme, car il ne s’agissait pas de se faire repérer par les autorités. En ce temps-là, le fait de communiquer avec un «démocrate» – ennemi de la dictature – était un délit. 

Mais les temps ont-ils vraiment changé ?

Aujourd'hui, le vocable «démocratie» n'est pas encore admis sous le ciel de Syrie... entre autres pays du monde.
Pour en revenir à cette photographie...

Certes, j'y reconnus d’emblée les yeux de Noureddine, ses petits yeux en amande surmontés de larges  sourcils, comme j’y discernai sa noblesse et sa détermination, mais la gravité de son regard m’interpella. A quoi était-elle due exactement ?

Afin de connaître la réponse à cette question, je tentai de situer dans le temps cette image tombée du ciel.

Au bas de la photo, le nom du photographe indiquait que le portrait avait  été réalisé au studio de l'Arménien Vahé, à Beyrouth. 

1963.Bey.jpg

 

 

Le Liban après l'enfer syrien

Ce devait être entre l’été 1963 et le printemps 1966 et je ne connaissais pas encore mon mari puisque je ne l'ai rencontré qu'en 1971, en Suisse.
 La lecture de son autobiographie Ma vie de Kurde me procura des indices.

Le 4 juin 1963, Noureddine a  43 ans et il est arrivé au Liban à bord d’un camion-citerne. Il vient de passer trois ans dans les geôles de Mezzé, à Damas, haut-lieu de la torture, et  ses biens ont été séquestrés.

Il fut condamné pour  avoir fondé le Parti démocratique kurde de Syrie (qui se divisa après son départ en treize partis…) et osé demander des droits culturels pour les Kurdes dont celui de s'exprimer dans leur langue. Toutes ses revendications élémentaires étaient basées sur la Déclaration des droits de l'homme. 

Mais c'en était trop pour les baasistes syriens qui l'accusèrent de vouloir créer un second Israël!

Bien que le Procureur ait requis la peine de mort à son encontre, il échappa à la décapitation. De Lausanne, où il avait obtenu son doctorat en sciences pédagogiques en 1957, de Paris et ailleurs, des pétitions internationales affluèrent à Damas. 

Entre 1963 et 1966, à Beyrouth,  il accomplit un  travail d'information  auprès des médias internationaux et libanais.

Il entretient des contacts réguliers avec des intellectuels libanais (Kamal Joumblatt, Ghassan Tuéni) mais il se consacre surtout à  l’écriture et à l’alphabétisation des Kurdes.

 

Le cancer né dans la prison de Mezzé

Le père de mon fils est décédé à Lausanne d'un cancer le 7 octobre 1988. 

Selon les médecins, sa tumeur serait née dans les prisons syriennes où il avait  été torturé.

J’ai été le témoin oculaire des séquelles de cette «vie» à la prison de Mezzé.

Et quand j'assiste aujourd’hui à la fuite désespérée des Syriens, je ne peux pas ne pas comparer les malheurs d'hier à ceux d'aujourd'hui.

Toujours et encore, comme si l'être humain, sous ces latitudes, était forcément condamné à souffrir...

Un ex-photographe de la police syrienne, «César», détient les preuves qui attestent de la barbarie de Bachar el-Assad, à supposer que celle-ci soit encore à démontrer. Les Editions du Seuil en ont fait un livre. Je ne le lirai pas et je ne m'attarderai pas sur les photos dites «insoutenables» de ces détenus morts dans les prisons de Damas. 

L'évocation des nuits de cauchemars d'une ex-victime du régime bassiste de Damas, ponctuées par l'apparition de ses bourreaux, me suffit.

 

L'Exilé du poète de vingt-et-un ans

Noureddine Zaza est resté très présent dans le coeur des Kurdes, surtout en Syrie, car c'est pour eux qu'il s’est battu, qu'il a sauté d'un train en marche et qu'il a donné son sang. 

Celui qui fut aussi un éditeur et un poète avait un peu plus de vingt ans lorsqu'il a écrit L’Exilé. 

Ce poème est demeuré intemporel puisqu'un jeune Kurde de Syrie l'a repris récemment pour en faire un clip qui rejoint l'actualité. 

Comme si les mots de 1941 avaient été écrits pour les exilés d'aujourd'hui... Leur long calvaire m'accompagne.

 

 

 

 

www.youtube.com/watch?v=mmDp6MD4bms

(en langue kurde mais avec des images éloquentes et une belle musique).

(Nureddin Zaza youtube) 

  

 

 * J'ai finalement réussi, mais non sans mal, à faire supprimer ce compte, son détenteur estimant que Noureddine Zaza «appartenait à son peuple» et non à sa famille...

 

20/07/2015

A. ET SIMONE SCHWARZ-BART LES PRECURSEURS

Dans les années 70, Simone et André Schwarz-Bart habitaient
dans la région lausannoise où ils menaient une vie discrète
totalement consacrée à l’écriture.

Ce magnifique couple mixte était pour moi un exemple. 

 

Tous deux, lui Français d’origine juive polonaise et elle Guadeloupéenne, écrivaient et avaient fondé une famille*. 

Or à l’instant où je m'apprêtais à les rencontrer, Simone et André s’étaient envolés pour la Guadeloupe après dix ans de vie en Suisse. 

Un long silence suivit, interrompu seulement  par la parution de quelques livres, comme si le souffle avait soudain manqué à ces deux auteurs.

Il m’a fallu bien du temps, et la récente parution d’un roman bouleversant, L’Ancêtre en solitude, signé Simone et André Schwarz-Bart, pour réaliser les mille difficultés vécues par ce couple d'écrivains à l'intégrité absolue.

En honnête homme qu’il était, André Schwarz-Bart (1928-2006) croyait à juste titre qu’il n’existe pas de «hiérarchie» des génocides.

Pour l’auteur de Le Dernier des Justes, Prix Goncourt 1959, les tragédies de la Shoah et de l’esclavage antillais, par exemple, ne s’excluaient pas mutuellement.

 

Une hiérarchie pour l'horreur?

Mais ses lecteurs, surtout juifs et antillais, ne l’ont pas toujours compris. Ils n’avaient pas tous l’ouverture d’esprit d’un Léopold Senghor qui avait écrit à André Schwarz-Bart: «Je crois savoir que vous avez du sang juif. Et en effet, seul un Juif pouvait nous sentir à ce point, pouvait être à notre niveau de souffrance et de puissance imaginante : de force et de tendresse en même temps».
Cela, alors que des Antillais  déniaient à Schwarz-Bart le droit d’écrire sur leur peuple parce qu'il n'était pas des leurs...

 

Le  Goncourt à 31 ans 

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André Schwarz-Bart l'année où il fut couronné par le Goncourt.

 

 

André avait un peu plus de trente ans lorsqu’il obtint ce prestigieux prix littéraire.

Vendu à plus d’un million d’exemplaires,  son  livre suscita des éloges mais aussi des  polémiques. Le jeune écrivain, né à Metz de parents d’origine juive polonaise, avait déjà donné au chapitre de la souffrance personnelle.
Ses parents et deux de ses frères ne revinrent jamais des camps. Lui-même s’était engagé dans la Résistance, il y fut torturé, puis veilla sur ses jeunes frères et la soeur qu'il avait sauvée. Afin 
d’oublier les salons littéraires parisiens et leurs indécentes querelles, André Schwarz-Bart s'en va en Afrique, un continent qui le fascine. Mais il finira par revenir à Paris où il rencontre, en 1956, une jeune étudiante antillaise. 

 

 

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Simone, née Brumant, dont la grand-mère fut victime de l'esclavagisme antillais, 
fut et demeure l'âme-soeur d'André Schwarz-Bart.

 

L'amour fusionnel d'un Juif et d'une Antillaise

 

André Schwarz-Bart l'épouse en 1961. Ce sera, pour la vie, un amour fusionnel.

Six ans plus tard, en 1967, paraît aux Editions du Seuil leur premier roman écrit à quatre mains: Un plat de porc aux bananes vertes. Contant l’histoire parallèle des exils juifs et antillais, ce livre séduisit un grand nombre de lecteurs mais il en irrita d'autres, juifs aussi bien que guadeloupéens. En effet, certains juifs ne toléraient pas que l’on mette sur le même plan la Shoah et l’esclavagisme subi par les Antillais. Quant aux lecteurs antillais, s’ils ne pouvaient  admettre qu’un Blanc écrive sur leur Histoire, ils en voulurent tout autant à Simone Schwarz-Bart d’utiliser ce passé, qui était aussi le sien,  à des fins littéraires. 

Pour les deux auteurs, l’incompréhension est totale.

Cinq ans plus tard, en 1972, Simone publie à Paris son premier roman:
Pluie et vent sur Télumée Miracle qui sera aussi mal accueilli par les nationalistes guadeloupéens.
André voit sortir la même année La Mulâtresse Solitude, deuxième volume d’un cycle antillais de sept tomes. Mais ce livre ne rencontrera pas ses lecteurs.

 

La Guadeloupe et le silence

Face à ces incompréhensions récurrentes, André Schwarz -Bart décide de ne plus publier. Il va s’installer en Guadeloupe avec femme et enfants.

Pour sa part, Simone n’a pas  encore totalement renoncé à l’écriture. En 1979, elle publie  Ti jean l'horizon qui jettera une nouvelle fois la suspicion auprès des Antillais. Elle renonce alors à l’écriture pour ouvrir une boutique d’antiquités puis une maison d’hôtes.

Mais le virus sera de retour en 1987 et Simone Schwarz-Bart écrit une pièce de théâtre: Ton beau capitaine.

Enfermé dans leur bureau, atteint d’une profonde mélancolie, André écrit chaque jour, sans pour autant publier, à l’exception d’une encyclopédie en sept volumes: Hommage à la femme noire, qu’il co-signera avec Simone. 

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Les destinées de trois femmes guadeloupéennes
sur trois générations retracé par Simone Schwarz-Bart 
sur la base des manuscrits et notes d'André.

 

L'Ancêtre en Solitude

Après la mort de son mari, en  2006, Simone retrouvera dans les tiroirs de leur bureau L’Etoile du matin, un roman qui évoque la condition juive, et qu'elle fera publier en 2009. Cinquante ans après le Goncourt…

D'une loyauté indéfectible,  elle continue de l'aimer au-delà de la mort.

Afin de poursuivre le cycle antillais d’André Schwarz-Bart, entamé par

La Mulâtresse Solitude, elle se replonge dans les manuscrits et notes de son mari. 

L’Ancêtre en Solitude est né qui trace le portrait de trois femmes sur trois générations du milieu du XIXe au début du XXe.

Louise est la fille de l’esclave Solitude, et la mère d’Hortensia, qui donnera naissance à Mariotte. 

Le roman évoque le combat de  Guadeloupéennes face à leurs oppresseurs. Cette histoire terriblement réaliste est cependant nimbée de lumière. Serait-ce-ce dû à la beauté de cette langue métissée, mi-créole mi-français, dont Simone Schwarz-Bart nous fait le cadeau ? Ou encore à ces légendes orales,  à cette magie, à cette poésie qui accompagne les destinées les plus douloureuses ?

L’Ancêtre en Solitude est un livre envoûtant qu’il faut lire. 

 

Il fut une fois l'esclavagisme antillais

Car il fut une fois l’esclavagisme antillais comme il y eut l’esclavagisme noir, l'éradication des Indiens d’Amériques, la Shoah, Deir-Yassin, le génocide arménien, les crimes de l’Angkar, Halabja...
La liste sera hélas, toujours et toujours, actualisée et complétée par le lecteur.

 

Sans doute était-il était trop tôt dans les années 70-80 pour écrire que tous les êtres humains, blancs, noirs, juifs, arabes, ont le même droit à la dignité et au bonheur... Avec L’Ancêtre en Solitude, celle qui fut son âme-soeur perpétue son message de tolérance.

 

Afin de rendre justice à l’auteur du Dernier des Justes, il faut lire L’Ancêtre en Solitude. Et le faire lire.

Aujourd’hui, grand-mère de quatre petits enfants, Simone Schwarz-Bart vit entre Goyave, en Guadeloupe, et Paris.

De là où il est, celui qui fut un précurseur incompris croit-il que le monde est devenu meilleur et les humains plus intelligents ?

 

 

* C’est à Pully que l’un de leurs fils, Jacques, découvrit le jazz grâce au père d’un camarade d’école. Il est aujourd’hui saxophoniste de jazz.

 

 www.brotherjacques.com

 

 

Les livres d'André et Simone Schwarz-Bart sont pour la plupart éditées au Seuil.