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08/03/2017

HOMMAGE A BUTOR: LA VOIX DE F.-YVES JEANNET

«ON SE VOUE A LA LITTERATURE
POUR CHANGER LA VIE*»

Michel Butor

 

Le 6 mars, alors que la semaine-hommage à Michel Butor venait de débuter, sous la houlette de David Collin, sur Espace 2, il se trouve que j'étais (re)plongée dans De la distance – sous-titré Déambulation –, un livre d’échanges entre Michel Butor et Frédéric-Yves Jeannet qui ne m’avait pas laissée indemne lors de sa première lecture.
Frédéric-Yves Jeannet avait seize ans quand il entama ce dialogue avec le géant de la littérature qu’est Michel Butor. De Genève au Mexique, de la France à New York, leur échange épistolaire (101 lettres!) dura onze ans. L'amitié de ces deux écrivains se prolongea jusqu’au décès de celui qui était devenu «le père» de Jeannet, Frédéric-Yves ayant perdu le sien à l’âge de neuf ans.

Il m’a suffi l’autre jour de réouvrir De la distance pour retrouver les passages annotés et qui me bouleversent toujours. Les voici:

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Michel Butor et Frédéric-Yves Jeannet en 1992...

 

«Michel Butor, je ne pourrais pas parler de lui si ce n’était par amour, par cet amour qui m’attache à l’œuvre dans son entier. Parce que sans cet amour je ne serais rien, sans amour on n’est personne, et que sans un tel amour pour ce qui est écrit il n’y a pas de lecture possible. Les critiques qui s’acharnent sur certains livres avec l’idée de les détruire sont en mal d’amour. Ils passent à côté, ils perdent leur temps. Car les livres sont, de toute éternité. Rien ne les atteindra. Rien non plus ne pourra les détruire…

… Il y a dans une lecture obstinée quelque chose comme l’amour. Dans l’obstination à écrire, aussi.

Il y a une force motrice qui est sans doute un amour infini pour le lecteur. Depuis quarante ans (ndla:1975), Michel Butor s’adresse à ce lecteur inconnu, en multipliant les approches, les séductions, pour le convier à entrer dans le texte. Ces travaux d’approche, pour reprendre le titre de l’un de ses livres, paru en 1972, se poursuivent en effet depuis 1945, l’année où son premier poème a été publié par la revue Vrille. Il avait dix-neuf ans. Il n’a jamais cessé d’écrire…(1975). 

… Depuis le commencement de cette histoire, ces livres que je relis sans cesse configurent à toutes sortes d’égards la carte de géographie de mon inconscient transfuge.
J’ai tenté, désespérément et avec espoir, de me constituer une famille, pour lutter contre l’éclatement de la quille, pour éviter «que j’aille à la mer». J’ai remplacé en moi l’absence de mon père par la présence entrouverte de Michel Butor sur son continent d’écriture et de survie»
(Gaillard, 1er septembre 1986).

 

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... et vingt ans plus tard.
Ou l'amitié indestructrice entre deux grands écrivains-voyageurs.

 

Ne manquez pas, vendredi 10 mars entre 11 heures et midi, le dialogue de Frédéric-Yves Jeannet avec David Collin sur Espace 2!

Le programme de cette semaine-hommage à Butor est visible sur: www.rts.ch/play/radio/versus-lire/audio/versus-lire-hommage-a-michel-butor-1926-2016-15?id=8401321

 

 

* In De la distance, Le Castor Astral, 2000 (préface de Jean Roudault); première édition; Ubacs, 1990. Le passage cité, qui date de 1975, est extrait d’une lettre de Jeannet à Butor.

 

03/10/2015

SYRIE: LA REPRESSION BAASISTE BIS REPETITA

La planète Internet me surprendra toujours.

Après avoir découvert qu'un inconnu tenait un compte twitter*
au nom de Noureddine Zaza, décédé il y a vingt-sept ans, 
c'est une photo inconnue de mon mari qui est apparue sur le Web...

 

Autopsie d'une photographie inconnue

Je ne l'avais jamais vue et pour cause! Noureddine ne l'avait pas dans ses valises quand il se réfugia en Suisse l'année 1970. Au fil de ses diverses incarcérations, il avait été privé de quasiment tous ses albums de photos et  objets personnels. Au fil des années, des parents et des proches lui envoyèrent quelques photos au compte-gouttes, sous pseudonyme, car il ne s’agissait pas de se faire repérer par les autorités. En ce temps-là, le fait de communiquer avec un «démocrate» – ennemi de la dictature – était un délit. 

Mais les temps ont-ils vraiment changé ?

Aujourd'hui, le vocable «démocratie» n'est pas encore admis sous le ciel de Syrie... entre autres pays du monde.
Pour en revenir à cette photographie...

Certes, j'y reconnus d’emblée les yeux de Noureddine, ses petits yeux en amande surmontés de larges  sourcils, comme j’y discernai sa noblesse et sa détermination, mais la gravité de son regard m’interpella. A quoi était-elle due exactement ?

Afin de connaître la réponse à cette question, je tentai de situer dans le temps cette image tombée du ciel.

Au bas de la photo, le nom du photographe indiquait que le portrait avait  été réalisé au studio de l'Arménien Vahé, à Beyrouth. 

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Le Liban après l'enfer syrien

Ce devait être entre l’été 1963 et le printemps 1966 et je ne connaissais pas encore mon mari puisque je ne l'ai rencontré qu'en 1971, en Suisse.
 La lecture de son autobiographie Ma vie de Kurde me procura des indices.

Le 4 juin 1963, Noureddine a  43 ans et il est arrivé au Liban à bord d’un camion-citerne. Il vient de passer trois ans dans les geôles de Mezzé, à Damas, haut-lieu de la torture, et  ses biens ont été séquestrés.

Il fut condamné pour  avoir fondé le Parti démocratique kurde de Syrie (qui se divisa après son départ en treize partis…) et osé demander des droits culturels pour les Kurdes dont celui de s'exprimer dans leur langue. Toutes ses revendications élémentaires étaient basées sur la Déclaration des droits de l'homme. 

Mais c'en était trop pour les baasistes syriens qui l'accusèrent de vouloir créer un second Israël!

Bien que le Procureur ait requis la peine de mort à son encontre, il échappa à la décapitation. De Lausanne, où il avait obtenu son doctorat en sciences pédagogiques en 1957, de Paris et ailleurs, des pétitions internationales affluèrent à Damas. 

Entre 1963 et 1966, à Beyrouth,  il accomplit un  travail d'information  auprès des médias internationaux et libanais.

Il entretient des contacts réguliers avec des intellectuels libanais (Kamal Joumblatt, Ghassan Tuéni) mais il se consacre surtout à  l’écriture et à l’alphabétisation des Kurdes.

 

Le cancer né dans la prison de Mezzé

Le père de mon fils est décédé à Lausanne d'un cancer le 7 octobre 1988. 

Selon les médecins, sa tumeur serait née dans les prisons syriennes où il avait  été torturé.

J’ai été le témoin oculaire des séquelles de cette «vie» à la prison de Mezzé.

Et quand j'assiste aujourd’hui à la fuite désespérée des Syriens, je ne peux pas ne pas comparer les malheurs d'hier à ceux d'aujourd'hui.

Toujours et encore, comme si l'être humain, sous ces latitudes, était forcément condamné à souffrir...

Un ex-photographe de la police syrienne, «César», détient les preuves qui attestent de la barbarie de Bachar el-Assad, à supposer que celle-ci soit encore à démontrer. Les Editions du Seuil en ont fait un livre. Je ne le lirai pas et je ne m'attarderai pas sur les photos dites «insoutenables» de ces détenus morts dans les prisons de Damas. 

L'évocation des nuits de cauchemars d'une ex-victime du régime bassiste de Damas, ponctuées par l'apparition de ses bourreaux, me suffit.

 

L'Exilé du poète de vingt-et-un ans

Noureddine Zaza est resté très présent dans le coeur des Kurdes, surtout en Syrie, car c'est pour eux qu'il s’est battu, qu'il a sauté d'un train en marche et qu'il a donné son sang. 

Celui qui fut aussi un éditeur et un poète avait un peu plus de vingt ans lorsqu'il a écrit L’Exilé. 

Ce poème est demeuré intemporel puisqu'un jeune Kurde de Syrie l'a repris récemment pour en faire un clip qui rejoint l'actualité. 

Comme si les mots de 1941 avaient été écrits pour les exilés d'aujourd'hui... Leur long calvaire m'accompagne.

 

 

 

 

www.youtube.com/watch?v=mmDp6MD4bms

(en langue kurde mais avec des images éloquentes et une belle musique).

(Nureddin Zaza youtube) 

  

 

 * J'ai finalement réussi, mais non sans mal, à faire supprimer ce compte, son détenteur estimant que Noureddine Zaza «appartenait à son peuple» et non à sa famille...