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21/05/2014

LA SAGA DE BERTIL GALLAND (1)

L'autobiographie de Bertil Galland était attendue depuis longtemps. Aujourd'hui installé en Bourgogne, l'écrivain, l'encyclopédiste, l'éditeur et grand reporter, qui joua (et continue de jouer) un rôle majeur dans la vie intellectuelle de Suisse romande, allait-il un jour trouver le temps, entre mille et une activités et voyages, de s'atteler à cette tâche aussi passionnante que gigantesque ? De retourner à son enfance et à ses années de jeunesse et de nous transmettre ses enthousiasmes alors que ses deux régions «cardinales», les Etats-Unis et la Chine, l'attirent comme des aimants ?


La reconnaissance de l'Académie royale de Belgique

Rien n'est impossible à cet écrivain qui a parcouru la planète en tous sens, de la Scandinavie aux Etats-Unis, de l'Europe à l'Asie, les yeux grand ouverts et qui peut être à la fois d'ici et d'ailleurs. La planète des humains est  sa patrie et, autant que possible, il en apprend les langues (onze ou douze, je crois…).


Miraculeusement, le premier tome d'une oeuvre qui en comptera huit – Les Pôles magnétiques (1936-1957) – vient de paraître. Il est accompagné d'un précieux livre: Deux poètes du XXI me siècle: William Barletta et Lars Gustafsson, ainsi que de Soixante poèmes d'amour. Le tout,  traduit par Bertil Galland, nous confirme un attachement  viscéral à la Poésie.

Comment le Suédo-Vaudois, touché par la Poésie dès son enfance, aurait-il abandonné son viatique en chemin ? Où qu'il soit, dans le grand Nord, aux Etats-Unis, en Chine, en Italie ou en Suisse, la Poésie est sa compagne de chaque jour.

 
La publication de ces deux premiers livres tombent à point nommé. En effet, le 31 mai à Bruxelles, l'Académie royale de Belgique lui décernera son Prix afin d'honorer l'engagement de Bertil Galland au service de la littérature et de l'édition francophone.

Ainsi rejoindra-t-il, entre autres lauréats, des auteurs aussi prestigieux qu'Andrée Chedid, Jorge Semprun, Jean Starobinski et Philippe Jaccottet..

 

Bertil M. Im.jpg

Polyglotte, Vaudois et planétaire.

«Très tôt, je me suis figuré l'existence d'une sphère à part que j'identifiais,
par une simplification naïve, à une vie d'errant, de vagabond, d'explorateur.
Il me semblait que j'en prenais la direction en lisant des poèmes».

photo: Marcel Imsand

  

Dans Les Pôles magnétiques, Bertil Galland nous fait revivre ses années de 1936 à 1957 entre Leysin, Lausanne, le Grand Nord et l'Italie parmi d'autres pays. Il en dit l'essentiel avec autant de subtilité que de discrétion. Il n'y parle pas tant de lui que des autres. L'ami d'enfance (Roland Chollet) n'est toutefois pas oublié ni les «pères» de substitution, pas plus que les «mages» Gustave Roud et Marcel Regamey, d'autres, professeurs, Carl Stammelbach, André Bonnard, mais aussi son voisin et ami Jean-Marie Vodoz et Maria Mascolo, l'un des piliers de la «Perlette».

A l'image de sa mère, une Suédoise qui concilie la beauté, la dignité et le courage (un impressionnant portrait est à regarder en  page dix-huit), Bertil Galland ne s'attarde pas sur les souffrances intimes. Tout juste apprend-on la longue maladie de son père très aimé, médecin, puis son décès, au retour de son expédition dans le Grand Nord alors qu'il avait quinze ans. 

L'exemple d'une mère remarquable

Bertil  a quatre ans lorsque, confrontée à l'imminence de la guerre, sa mère prend l'initiative de se replier en Suède avec ses deux plus jeunes enfants. Ainsi vont-ils en train, dans un mélange d'angoisse et de joie, et le petit garçon s'interroge. «D'où vient la joie ?» et aussi: «D'où peut monter la peur ?» tandis qu'à Lausanne le père malade et son fils aîné seront soutenus par un oncle.

Galland-le-pudique est en revanche plus prolixe lorsqu'il s'agit d'évoquer ses voyages et ses rencontres littéraires et politiques, mais surtout ses souvenirs d'enfance et ses lectures dont une Anthologie de la poésie française offerte par sa mère, le touchera pour la vie.


Bertil Galland est-il dans ce train qui l'emmène à Stockolm, ou serait-ce plus tard dans le Transsibérien quand il se demande: «A quel âge commençons-nous à enregistrer les faits?»


Celui qui deviendra l'ami de Frout, le lièvre, et de tant d'autres animaux malicieux édités chez Flammarion à l'enseigne du Père Castor aime passionnément la Nature.

 

A vélo, en train, en avion, en bateau, il n'aura qu'une ambition: «Aller mon chemin». Et il ira, avec confiance. Comme sa mère le lui a appris, «Gud föder sparven» («Dieu nourrit le moineau») et cette attitude face aux difficultés l'habitera toujours.

 

Une expédition initiatique

L'année même du décès de son père, Bertil a quinze ans quand un professeur du Collège de Béthusy, Carl Stammelbach, l'invite à entreprendre 10 000 km vers le Nord en compagnie d'un camarade. Sans doute le pédagogue pense-t-il qu'il y a un temps pour le chagrin et un temps pour s'enrichir de la découverte du monde. Ce long voyage, écrit Bertil Galland, «combla trois désirs qui, depuis mon enfance, avaient alimenté mes rêves»: le Nord, la vie nomade, la poésie». 

 

On ne se refait pas. Un pays éminemment poétique lui tend les bras, où il campera: l'Islande. A dix-huit ans,  il découvrira «le pays des écrivains». En 1957, il rencontre pour la première fois Maurice Chappaz qui deviendra «jusqu'à sa mort et au-delà, l'une des grandes présences de ma vie». Ensemble, ils sillonneront la Laponie.


Le poète ressuscitera bientôt avec Corinna Bille et d'autres figures de la littérature romande dans Une aventure appelée littérature romande. Un livre à paraître cet automne 2014...

 

 

* Les Pôles magnétiques, 252 p, Editions Slatkine. 

  Deux poètes du XXI me siècle.

 

 

CITATIONS

 

«Les mots, je les ai chéris dès que j'ai su lire».


«Un pôle magnétique, durant mon enfance, m'attira vers l'ailleurs.
Il m'a convaincu que j'étais l'autre, le rêveur des chemins.
La musique des mots m'ouvrit les horizons que la guerre avait bouchés».


«Je lis Chappaz depuis 1953 dans Testament du Haut-Rhône, et ces pages, je l'avoue, font encore monter mes larmes…»

 

 «Selon mes voeux d'enfance, je n'ai été qu'un vagabond»...



A paraître, aux Editions Slatkine

Une aventure appelée littérature romande (automne 2014)

Luisella (roman)

USA, Chine - Les régions cardinales

L'Europe des surprises

Lieux et figures d'ici

Les langues, les bêtes, les choses.

 

 

 

 

 

 

16/02/2014

NOUREDDINE ZAZA: L'HUMANISME EST ETERNEL

«Tant que l'être humain sera persécuté et piétiné, un peu partout à travers le monde, l'humanité ne pourra pas rêver de jours meilleurs»*.


Noureddine Zaza savait de quoi il parlait. Dès ses six ans, sous l'Empire ottoman, il aura été confronté, dans son esprit et dans sa chair, à l'arbitraire qui toucha (et touche encore) le peuple kurde.

Plus de vingt-cinq ans après son décès, certains n'ont apparemment pas oublié celui qui fut surtout un écrivain, un linguiste et un éditeur courageux.  Noureddine Zaza prit en effet le risque de publier «sous le manteau» les œuvres de poètes classiques kurdes interdits et même de les déclamer sur les ondes de la radio libanaise sous Mandat français. 

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Au Kurdistan d'Irak, l'un des camps de réfugiés destinés aux jeunes, porte le nom de

Noureddine Zaza.


Les études contre la guerre

Tandis que la guerre ravage la Syrie, de nombreux Kurdes vont se réfugier au Kurdistan d'Irak. Le gouvernement d'Erbil a choisi de donner le nom de Noureddine Zaza à un centre social hébergé dans un de ses camps. Celui-ci a pour objectif d'aider les étudiants réfugiés à poursuivre leurs études dans les Universités du Kurdistan.

 

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Un humaniste polyglotte qui rêvait d'un Moyen-Orient sur le modèle helvétique.

 

Un message de tolérance

Docteur en pédagogie de l'Université de Lausanne, le fondateur et premier président du Parti démocratique kurde de Syrie (aujourd'hui divisé en 13 partis…) a toujours motivé les jeunes sur le chemin des études.

Lui-même était polyglotte. Passionné de littérature et de musique, il aimait  surtout Aragon, Eluard, Victor Hugo, Nazim Hikmet, Schubert et Mozart aussi bien que la musique kurde.

En dépit des années de torture subies dans les prisons arabes, ce fervent démocrate et humaniste ne connut jamais le ressentiment. Il ne cessa de plaider, dans ses écrits, dans ses conférences et médias, en faveur de la démocratie et rêvait d'un Moyen-Orient basé sur le modèle suisse où toutes les communautés (Arabes, Druzes, Arméniens, Kurdes, chrétiens, musulmans, juifs) auraient cohabité dans un esprit de tolérance.

Son rêve sera demeuré un rêve...
Mais le calvaire des peuples du Moyen-Orient lui aura été épargné.


P.S. Il est décédé le 7 octobre 1988. En ce temps-là, la Suisse ne connaissait pas encore le langage de la haine comme on le voit fleurir depuis quelques années.

 

 

* http://fr.wikipedia.org/wiki/Noureddine_Zaza

** In Ma vie de Kurde, Editions Z, Lausanne.