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12/12/2015

LIBAN 2015: JOURNAL D'UNE DESORIENTEE

Je reviens d'un seizième séjour au Liban
que j'ai longtemps considéré comme «ma patrie de coeur». 
C'était une semaine avant l'attentat commis par Daech...
Le pays que j'ai découvert dans les années 70, avant la guerre
– ou plutôt, les guerres –, n'est certes plus ce qu'il était.
Et si je ne choisirais plus aujourd'hui de m'y installer, 
je demeure cependant viscéralement attachée au Pays du Cèdre.
Et quand j'y suis, je m'y sens chez moi...
Pour quelles raisons exactement ?

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Au-delà des pins, Beyrouth vue de Beit-Meré

photo: gf

 

Serait-ce pour ses paysages irrémédiablement altérés par les promoteurs-spéculateurs, les gratte-ciel de Beyrouth, le littoral bétonné, la circulation démentielle, les montagnes d'ordures, les rues et trottoirs défoncés, les embouteillages permanents, l'incurie de ses responsables politiques, le bruit  la pollution, en sus de l'insécurité due aux «événements» politiques qui ont détruit la région ? Le cimetière de Ras-el-Nabek où repose aujourd'hui celle qui fut ma «grande sœur naturelle» et qui m'a fait aimer son pays ? 

Pour ne rien vous cacher, ce début d'hiver 2015 à Beyrouth, je suis aussi désorientée que les personnages d'Amin Maalouf dans le roman Les Désorientés*. J'ai entendu la colère de Charif Majdalani** décriant un Liban «à l'agonie» de par la faute de politiciens incompétents et corrompus. J'ai connu dès 1969 les camps de réfugiés palestiniens qui y «vivaient» pour certains depuis 1948. En 2015, j'ai côtoyé la détresse d'autres réfugiés...

Au bout du compte, même si je n'ignore rien de la face négative de la société libanaise (qui par ailleurs est universelle), je crois que le Liban me collera toujours à la peau et à l'âme.
A chaque séjour, je suis conquise par 
la gentillesse naturelle des êtres (celle de mes «vrais» amis et celle des inconnus des villes et des villages), cette vertu qui ne s'explique pas mais qui est. 

 

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A Tyr, dans les années 70:
le temps de l'innocence et du Liban intact...

 

Je suis aussi emportée par le foisonnement de la vie culturelle libanaise, la créativité de ses artistes et artisans, le souffle du vent dans les pins-parasols, la lignée de pêcheurs sur la Corniche, attendant patiemment qu'un poisson jaillis des flots. Et surtout par la vision de Beyrouth observée de la montagne... Je vibre toujours aux chansons de Feyrouz et mon cœur retient, serait-ce à mon insu, les poèmes de Nadia Tuéni.

J'en viens à penser que mon histoire d'amour avec le Liban pourrait bien, même si cela est insensé, être éternelle. 

 

* Les Désorientés, Editions Grasset, 2012. 

** Son dernier roman, Villa des Femmes, a été publié aux Edtiions du Seuil.

 

 

19/09/2015

J. MASSABKI: FEMME DE TETE ET DE COEUR

Elle était légendaire pour sa générosité, son enthousiasme et sa faculté à aider les autres. Mais encore pour sa pugnacité en tant qu'avocate.

Coauteur de La mémoire des Cèdres*, Jacqueline Massabki aura puissamment contribué au rayonnement du Liban à travers le monde. Son engagement en faveur de sa patrie et de la Paix lui aura aussi valu de nombreuses distinctions.

Avocate, écrivain et journaliste, cette femme de tête et de coeur s’est endormie le 1 er septembre chez elle, à Beyrouth, après une dizaine d’années au Pays d’Alzheimer.

Son mari, Antoine Abi Ghosn, qui fut son indéfectible Ange gardien, était auprès d’elle.

 

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Jacqueline Massabki et son mari sur un sentier du vallon de Réchy (automne 2002).

 

photo: rb

 

 

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 Dialoguant avec Maurice Chappaz, le poète qu'elle avait connu au Liban en 1974, et qui y était revenu en 1982, dans son chalet des Vernys.

 

photo: rb 

 

 

De Jacqueline à  «La Langue des dieux».

Jacqueline fut pour moi, dès 1967, la «grande soeur naturelle» que j’évoque, sous le prénom de «Marie» dans La langue des dieux.** Elle m'a tout appris du Liban. De la vie confrontée à l'aléatoire – la maladie, la mort, l'amour –, du Monde qu'elle a sillonné de part en part. Elle savait tout car elle avait tout affronté: la mort de son père, la pauvreté. C'est grâce à son obstination et à  son intelligence qu'elle réalisa des études universitaires tout en travaillant pour subvenir aux besoins de sa mère et de son jeune frère.


A la sortie de La langue des dieux, au printemps de cette année, il m'avait été demandé de le présenter au prochain Salon francophone du livre de Beyrouth. Des temps heureux à aujourd'hui, en passant par la guerre, le Liban y est en effet omniprésent.

Mais au début de tout, il y eut ma tentative désespérée de communiquer avec Jacqueline, qui, confinée à son fauteuil et ne pouvant plus marcher, ne parlait plus depuis plusieurs années. Je ne pouvais (voulais) pas m'avouer vaincue sur cette terra incognita.

Mais est-il possible de dialoguer avec un être  réduit au silence ?

En ce qui me concerne et expérience vécue, la réponse est: oui.
Je pense qu'«il suffit de beaucoup d'amour et de patience» pour apprendre «la langue des dieux», cette langue où les regards et les silences peuvent cohabiter avec la tendresse. 

J'ai la certitude que Jaqueline Massabki aura vibré très longtemps à la beauté de la musique, des images, comme elle aura apprécié le parfum du gardénia que  son mari posait chaque jour sur son coeur. Ses yeux nous l'ont exprimé.

De même, elle aura, jusqu'au bout, vécu en symbiose avec  son compagnon. 

A l'ère où certains donnent des séminaires et autres cours  sur l'«humanitude», c'est ce que je veux croire pour avoir simplement suivi ce que me dictait mon instinct.

 

Jacqueline Massabki avait noué des liens très amicaux avec plusieurs écrivains de la sphère francophone et fut une proche d’Andrée Chedid, Nadia Tuéni, Yves Berger, Corinna Bille et Maurice Chappaz. L'ancienne ministre Simone Veil avait aussi beaucoup d'estime et de sympathie pour elle.

 

 

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Dans le parc de la Fondation Gianadda, à Martigny, en 2002.

 

photo: rb

 

 

Jacqueline Massabki a été la première femme du Moyen-Orient à avoir été élue à un Conseil de l’Ordre des avocats, ce qui lui valut une mention dans Le Monde et de nombreuses distinctions.

En tant qu’avocate, elle a représenté son pays sur tous les continents. Elle était aussi membre de l’Association internationale des femmes juristes. Au Liban, elle aura beaucoup œuvré afin d’améliorer la situation de la femme, notamment dans le domaine des «délits d’honneur». 

 

 

L’écrivain Alexandre Najjar, bâtonnier de l’Ordre des avocat, et l’Association des avocats libanais, rendront  hommage à cette femme d’exception, qui était ma «grande soeur naturelle», le 27 octobre à 18 heures au Salon du livre francophone de Beyrouth.

 J'y serai.

 

 

* Avec François Porel, Editions Robert Laffont, 1989.

** Editions de L'Aire, 2015