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18/06/2022

ANNIE ERNAUX (3) LA CONSECRATION DE L’HERNE

Un passionnant Cahier de L’Herne*
vient d’être consacré
à
cet auteur plusieurs fois nobélisable. 
En vérité, peu lui importe qu'elle reçoive
une distinction de plus
fût-elle encore plus prestigieuse.
Annie Ernaux est aimée par un vaste lectorat,
de tous âges et de tous pays,
qui  se reconnaît en elle.
Pour sa sincérité et son engagement
en faveur des plus démunis et de la justice.
En plus de son écriture au couteau.**

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Un livre parfaitement structuré

Ce Cahier de l'Herne est un document  quasiment exhaustif qui nous propose de nombreux inédits (poèmes, photos, extraits de son Journal, voyages, témoignages, entretiens, correspondance). Cet ouvrage nous éclaire sur une œuvre étudiée dans les Universités, traduite en plusieurs langues et adaptée au théâtre et au cinéma (par Danielle Arbid et Audrey Diwan).

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«Je suis une femme qui écrit, c’est tout».

Annie Ernaux dans son jardin de Cergy.

 

Photo: EPA/Cai Cladera

 

La vocation

La nécessité d’écrire chez Annie Ernaux doit remonter à 1962 si ce n’est à Finchley, dans la banlieue de Londres.

Son père disait: «Elle est toujours dans les livres» et sa mère: «La lecture ouvre l’esprit».
L'écrivain les a tous deux immortalisés dans des livres*** bouleversants. Née dans une famille de petits commerçants, d’origine ouvrière et paysanne, elle se décrivit comme 
«transfuge de classe» le 6 avril 1984, face à Bernard Pivot, lors de l'émission Apostrophes. C'était sept mois avant le Prix Renaudot qu'elle obtint pour La Place. A propos de son style qu'elle voulait «plat», Alain Bosquet lui rétorqua: «Madame, vous vous insurgez contre l’art mais vous faites de l’art»…

Quarante ans plus tard, Annie Ernaux confiait à François Busnel, à la Grande Librairie: «Dans le champ littéraire, je me sens un peu illégitime, oui. Je ne sais pas pourquoi. » 

Alain Bosquet n'est plus là pour lui redire à quel point il admirait son écriture précisément pour sa nudité dont émerge l'essentiel et la sincérité.

Afin de mieux comprendre Annie Ernaux, il importe de lire le Cahier de l'Herne un livre dans lequel pas moins de trente-neuf contributeurs (professeurs, écrivains, traducteurs, artistes de tous milieux) lui rendent hommage.

Parmi eux, Delphine de Vigan, Isabelle Rousset-Gillet, Michelle Porte,  Bernard Desportes, Nicolas Mathieu, Geneviève Brisac et beaucoup d'autres.

Le livre débute par une chanson que Jeanne Cherhal a écrite pour Annie Ernaux.

Je vous lis

«Je vous lis comme on trouve une entrée clandestine

Quand votre coeur se met à nu

Je vous lis comme on boit l’eau pure et cristalline

Sans précaution, sans retenue

Je vous lis, vous dévore et devine en miroir

Dans vos yeux posés sur le monde

Mes chagrins, mes bonheurs, mes dégoûts, mes espoirs

Et mon propre volcan qui gronde

Je vous lis et deviens l’espace d’un instant

La fillette au fond du café

L’amante passionnée qui brûle et qui attend

Le corps de son amant parfait

Je vous lis en sentant votre lame de mots

Creuser son sillon dans ma chair

Votre verbe est un fil arrimé à ma peau

Votre parole m’est si chère

Je vous lis en silence et quelquefois, j’avoue

Je sens qu’à vous je me relie

Alors pour prolonger un peu 

je vous lis et vous relis».

 

Il comprend aussi des lettres précieuses: celles de Simone de Beauvoir, Benoîte Groult, Jean Roudaut et Pierre Desproges, qui est ma préférée:

«Annie Ernaux, vous m’avez bouleversé une première fois quand j’ai lu La Place, dans un hôtel pluri-étoilé de Strasbourg hanté de messieurs distingués de naissance…

Depuis, j’attends chacun de vos livres. Alors, bien sûr, quand j’ai reçu Une femme avec, en plus, trois mots délicieux de votre main, ça m’a fait boum dans le cœur. J’ai lu. Toujours cette unique violence de votre pudeur. Beau. S’il vous plaît, continuez d’exister et d’écrire des livres. Vous êtes l’Ecrivain et je vous salue très affectueusement».

Extraits du Journal

En 1970, dans son Journal du 5 janvier, Annie Ernaux écrivait:«Pour moi écrire serait un «mieux-être» comme si ma personne dans le monde où elle se meut n’avait pas d’équilibre ou d’épaisseur, comme si les choses m’étaient étrangères, ou pis, menaçantes. Rien pour moi n’a de réalité, ni le métier, ni les autres, sauf ce qui est attachement presque animal, mes enfants par exemple». 
Et en 1988:

«La Révolution n’est pas sortie de moi. J’ai oublié de dire ceci : je l’ai découverte en même temps que Rimbaud et le désir d’aimer. C’était comme la même chose. Encore aujourd’hui, je ne fais pas la différence entre la littérature, la révolution à venir et l’amour.

Et la famille. Voici quelques années déjà, Annie Ernaux écrivait à propos de ses fils, Eric et David, aujourd'hui 54 et 58 ans (ils lui ont donné cinq petits-enfants: Louise, Noël, Blanche et un petit Tristan, quatre ans):

«Ce sont les seuls êtres pour lesquels j'ai l'impression que j'accepterais de mourir à leur place».

 

Tout est dit.

Le prochain livre d'Annie Ernaux est attendu impatiemment.

* Cahier de l'Herne, Editions de L'Herne, sous la direction de Pierre-Louis Fort, 319 pages.

** L'écriture au couteau, avec Frédéric-Yves Jeannet, 2003.

*** La Place, Editions Gallimard, 1983, Une femme, Editions Gallimard, 1988; Je ne suis pas sortie de ma nuit, Editions Gallimard, 1997.

La plupart des livres d'Annie Ernaux, publiés chez Gallimard, figurent aujourd'hui dans la collection Folio.

 

 

 

 

22:01 Écrit par Gilberte Favre dans Culture, Femmes, France, Lettres, Médias, Université | Lien permanent | Commentaires (0) |

24/05/2022

ANNIE ERNAUX ( 2)  LE JEUNE HOMME INATTENDU

C’était à la fin des années 90. 
Annie Ernaux, cinquante-quatre ans, allait se lancer dans l’écriture de L’EVENEMENT*
quand elle rencontra
 un étudiant de trente ans son cadet.
 
Ensemble, ils vécurent une très émouvante histoire d'amour.
L'histoire est devenu un livre-joyau,
soit la quintessence de son œuvre.

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«Je suis une femme qui écrit, c’est tout».

 

Le jeune homme habitait Rouen, la ville où Annie Ernaux avait étudié dans les années 60 et vécu les faits au cœur de ce roman. Après avoir entamé le récit de cette aventure, elle laissa de côté son manuscrit, embarquée sur d’autres continents littéraires, pour le reprendre par hasard trente ans plus tard.

«Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont seulement été vécues» écrit l’auteur en exergue de LE JEUNE HOMME.

 

L’écriture dépasse la vie

Sans ce jeune homme, issu d’un milieu populaire, fan de football et de littérature, peut-être Annie Ernaux ne serait-elle  pas retournée à sa vie d’étudiante à Rouen quand elle avait dix-huit ans…L’appartement d’A. donnait sur l’hôpital où l’écrivain avait été hospitalisée durant six jours suite à l’hémorragie consécutive à son avortement clandestin (c’était avant la Loi Veil).

«Il y avait dans cette coïncidence surprenante, quai inouïe, le signe d’une rencontre mystérieuse et d’une histoire qu’il fallait vivre». 

Aux côtés d’A., Annie Ernaux remonte à sa vie d’étudiante désargentée et au milieu populaire de son enfance.

«Avec lui, je parcourais tous les âges de ma vie, de la vie».

De la ferveur 

Ce jeune homme, l’écrivain l’évoque avec infiniment de tendresse et de respect. N’était-il pas «le porteur de la mémoire» de son premier monde? Ne lui avait-il pas voué «une ferveur» qu’elle n’avait jamais connue ?

Alors, elle sourit des regards choqués à la vision de leur couple, marchant librement, main dans la main sur la plage ou dans rues, en France ou sous d’autres cieux. Les «braves gens» sont-ils choqués par cette dame d’âge mûr amoureuse d’un jeune homme qui pourrait être son fils alors que les messieurs accompagnés de jeunes compagnes ne suscitent guère de curiosité?

Avec LE JEUNE HOMME, Annie Ernaux nous offre un véritable joyau et nous dévoile aussi la clé de son écriture. 

Un autre secret, a-t-elle confié l'autre soir à La Grande Librairie à François Busnel, est encore à révéler. Et donc à écrire ou plus probablement à en parachever le manuscrit en chemin.

 

 

* Editions Gallimard, 129 pages (réalisé au cinéma par Audrey Diwan en 2021, le film obtiendra le Lion d'Or à Venise et obtint le  César du meilleur film la même année à Cannes.

 

** Editions Gallimard, 40 p.

 

18:37 Écrit par Gilberte Favre dans Culture, Femmes, France, Lettres, Médias, Monde, Politique, Solidarité | Lien permanent | Commentaires (0) |