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25/11/2016

PHRASES LUES: DE MICHON A GAUDE ET RILKE

Par-delà les siècles et les continents, 

il arrive que des questions surgissent
au détour d’une page.
Et que des réponses nous éclairent
dans un autre livre. 
Ce fut par bonheur le cas pour moi
ces derniers jours
grâce à Pierre Michon, Laurent Gaudé
et Rainer Maria Rilke.
 

   

«Qu’est-ce qui relance sans fin la littérature ?
Qu’est-ce qui fait écrire les hommes ?

Les autres hommes, leur mère, les étoiles,
ou les vieilles choses énormes, Dieu, la langue ?

Les puissances le savent.
Les puissances de l’air sont ce peu de vent
à travers les feuillages…»

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«Tout ce qui se dépose en nous, année après année,
sans que l’on s’en aperçoive:
des visages qu’on pensait oubliés,
des sensations, des idées que l’on était sûr d’avoir fixées durablement, puis qui disparaissent, reviennent, disparaissent à nouveau,
signe qu’au-delà de la conscience
quelque chose vit en nous
qui nous échappe mais nous transforme,
tout ce qui bouge là,
avance obscurément,
année après année, souverainement,
jusqu’à remonter un jour
et nous saisir d’effroi presque,
parce qu’il devient évident
que le temps a passé et qu’on ne sait pas
s’il sera possible de vivre avec tous ces mots,
toutes ces scènes vécues, éprouvées,
qui finissent par vous charger
comme on le dirait d’un navire.
Peut-être est-ce cela que l’on nomme sagesse…»

 

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«Que ce soit le chant d’une lampe
ou bien la voix de la tempête,
que ce soit le souffle du soir
ou le gémissement de la mer, qui t’environne –
toujours vieille derrière toi
une ample mélodie, tissée de mille voix,
dans laquelle ton solo n’a sa place que de temps à autre.

Savoir à quel moment c’est à toi d’attaquer,
voilà le secret de ta solitude:
tout comme l’art du vrai commerce c’est:
de la hauteur des mots se laisser choir
dans la mélodie une et commune».

 

 

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22/10/2016

MICHEL LAYAZ, ASSUREMENT

J'ai eu bien de la peine à abandonner
le dernier roman
de Michel Layaz, dédié à sa fille Judith.
Ma fascination n’est pas seulement due
à la personnalité
de Louis Soutter que Layaz a su évoquer
avec force et délicatesse
mais à la poésie
et à l’inventivité d'une écriture.

 

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Michel Layaz: le don de l'écriture et de l'empathie

 

(collection privée).

 

Au début de tout, en 1887, me frappe ce lien très fort entre un frère, Louis, et une sœur Jeanne qui aimait grimper aux arbres, qui aimait les arbres «comme elle aimait les fleurs» et tant de choses dont «les bestioles sans nom».

Le lien entre un frère et une sœur

Un lien trop fort, peut-être, entre la sœur qui chante et le frère violoniste qui deviendra peintre, 

«Et quand Jeanne chantait, c’était comme si elle avait oublié la présence des autres, comme si elle se trouvait seule au milieu des prés, entourée d’herbes protectrices dans lesquelles ont voudrait se rouler…»

Louis doit être le seul de la famille à la saisir en ses profondeurs. Mais peut-on fixer des limites aux sentiments et aux intuitions, aux évidences ?

Dans la petite ville de Morges, le père pharmacien et la mère ne sont pas des modèles d’ouverture. Ils entendent les «réussites» du fils de Fanny Yersin qui travaillera chez Louis Pasteur avant de devenir un scientifique de renom.

En écoutant sa voix intérieure, composée de musique et de peinture, Louis Soutter a sa propre cohérence.

En 1898, il a suivi à Colorado Springs «la belle Madge», qu’il a rencontrée au Conservatoire royal de Bruxelles et qui lui a prédit une brillante carrière américaine. Il dirigera certes le département des beaux-arts du Colorado college. Puis, serait-ce dû à l’autoritarisme de Madge, ce sera la débâcle. En 1903, Louis prend la fuite et retourne à Morges, chez son père, qui est souffrant. Un an plus tard, il décède. Dès lors, le destin de Louis, «l’enfant désenchanteur», ne cessera de se dégrader. Il est confiné dans une mansarde que son frère lui prête. Sa complice d’enfance, sa sœur Jeanne, elle aussi confrontée à ses propres maléfices, lui sert de modèle. 

«En peignant sa sœur», écrit Layaz, «Louis devinait tout»

C’est ainsi qu’il intitula Deuil le tableau qu’il présenta, parmi six cents autres, à Rumine lors de la VIII me Exposition natale suisse des beaux-arts. Une œuvre qui suscita le sarcasme et effraya Jeanne en ce qu’elle contenait peut-être de prémonitoire…

Cet échec blessa l’artiste-peintre Louis Soutter.

De l’Orchestre de Théâtre de Genève à l’Orchestre Symphonique de Lausanne, il retrouva la musique, jusqu’à ce que, lassés de ses «excentricités», ses chefs d’orchestre le licencièrent.

Alors, houspillé par sa mère, l’artiste incompris arpenta les rues de sa ville natale tel «un vagabond chic, un dandy errant…» et multipliant les dettes au grand dam de son frère qui prenait soin de lui.

En 1915, il était mis sous tutelle. Un an plus tard, il perdait Jeanne, la sœur dont le seul crime avait été d’aimer sans limites. 

A ses obsèques, Louis aurait voulu «soulever le catafalque» pour la rejoindre «l’accompagner jusqu’au bout, brûler avec elle…»

On n’en était plus aux jeux de l’enfance dans le jardin familial.

 

Musicien, peintre et incompris

Après l’énigmatique aventure américaine, ce deuxième deuil fut de trop… Le frère pharmacien, qui devait sombrer dans l’alcoolisme, décida d'interner Louis dans l’asile de personnes âgées de Ballaigues où, avec des échappées nimbée de lumière, Souter «vécut» de 1925 en 1942. Ce furent des années inhumaines parmi des résidents et responsables qui ne comprenaient rien à l’art ni à la psychologie. Toutes les demandes de Soutter aux autorités de Morges pour qu’il puisse retrouver sa ville et son indépendance financière furent rejetées.

La tragédie de Louis Soutter, qui fut cependant nimbée des lumières qu’il entrevoyait lors de ses marches dans la campagne ou de quelques rencontres «humaines», aurait pu sans doute être évitée.

Rétrospectivement, on se dit qu’un artiste de cette dimension – aurait probablement trouvé sa place dans le monde d’aujourd’hui. Louis Soutter était né trop tôt dans un monde où le conformisme était mieux compris que l’originalité.

Il avait une juste prescience des personnages qui habitaient ses œuvres qu'il appelait les «Sans Dieu». «Ce sont des êtres douloureux, une caste pure, surélevée par le mal torturant de l’isolement» le dit-il un jour à son prestigieux cousin architecte.

 

La main des songes

Mais, écrit Layaz, «pour partager sa solitude, il aurait fallu inventer des mots neufs, ou changer le monde»…

Les dessins de Soutter «aux doigts, trop proches de la foudroyante vérité, ne trouvaient grâce, et encore!, qu’auprès de quelques rares connaissances»: Le Corbusier, Giono, Marcel Poncet, Auberjonois, Ramuz trop fugitivement et lâchement…

Grâce à son don d’empathie et à sa générosité, Michel Layaz a parfaitement réussi à se glisser dans l’âme et le corps de celui qui fut avant tout, même incompris, un grand artiste:

«La main des songes se mit au travail, féconde, elle remplit le papier de branches, de feuilles, d’herbes, de fleurs, comme un mur végétal, ou un tapis, ou l’un et l’autre, chaque élément traité à son rythme, la main des songes dessina cette flore fastueuse en respectant la sonorité de l’herbe qui n’est pas celle des branches…»

Sait-on combien de dessins de Soutter furent jetés, brûlés, méprisés!

Et l’auteur très lucide de Louis Soutter, probablement de stigmatiser «l’indifférence des braves gens dont la cervelle et le cœur tournent à vide, la vie durant» ainsi que «la sempiternelle et putride partition, qui traverse les pays et les époques!»

 Heureusement, à l’en croire, lorsque Jean (Giono) et Louis (Soutter) se promenèrent ensemble dans la campagne près de Ballaigues, «il n’y eut que les oiseaux pour enregistrer leurs conversations et leurs silences». C’est en tout cas ce que nous retiendrons de ce magnifique roman de Michel Layaz qui nous interpelle en profondeur.

 

 

* Louis Soutter, probablement, Editions Zoé, 240 p.

 

15:08 Publié dans Culture, Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) |