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27/06/2022

MICHEL PETROSSIAN: PREMIER LIVRE ET GRAND PRIX

C’est un jour de 2020 que le compositeur français
d’origine arménienne est devenu écrivain.

Plus précisément le 21 septembre, au moment
où la guerre éclata dans le Haut-Karabakh (Artsakh). 

 Appuyés par la Turquie, les Azéris
décidèrent de récupérer
une région peuplée à 80% d’Arméniens.

Alors ce natif d’Erevan, commença un Journal polyphonique qui est devenu Chant d’Artsakh*, son premier livre.

 

Un livre profond et original qui, le 12 juin, s’est vu décerner à Paris le Prix  littéraire de l’œuvre d'Orient 2022. Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l'Académie française et présidente du Jury le qualifia «d’œuvre extraordinaire» à la fois littéraire, musicale, scientifique», en somme d’«une sorte d’oratorio».
Le lecteur y ressent la fierté de l’Arménien et aussi son amertume face à l’indifférence de la communauté internationale à l'égard des Arméniens.

Extraits d'un récit pas comme les autres

Voici quelques extraits de ce livre que j’ai aimé.

 21 septembre 2020, Michel Petrossian écrit:

«L’Arménie n’est peut-être pas grand-chose. Ce n’est pas une puissance économique, et l’œil avide d’un commercial glisse avec indifférence sur ses courbes frêles…

L’Arménie, c’est la rose mystique, celle qui est sans pourquoi».

1er octobre: «Les faits sont terribles: l’Arménie, le plus vieux pays chrétien du monde, est attaquée par l’amicale internationale djihadistes, coordonnée par la Turquie en Azerbaïdjan».

4 octobre: «L’Arménie est massacrée, personne ne bouge».

11 octobre: «Depuis deux semaines tout en moi pleure».

27 novembre: «Les Assyriens, les Yézidis, et même les Kurdes n’intéressent pas grand monde. Pas assez glamour, n’ayant ni masse critique, ni puissance de frappe, sans diaspora bien installée, ils sont piétinés tranquillement, priés de mourir sans bruit et de patienter en attendant, car il y a autre chose à la télé. Il n’y a surtout personne».

9 décembre:

«Je suis à Stepanakert. Si je vous racontais tout ce que j’ai vu et vécu, vous pleureriez en continu…je ne pourrai pas dire le centième  de ce que j’ai vu et vécu ici».

18 décembre:

«Bien que portant, chacun de nous, un univers fait de joies et de blessures, nous approchons du monde avec bienveillance et ouverture».

19 décembre:

«L’Arménie.

L’ignominie du temps et la lâcheté du monde ont fait que ce pays ancestral et ancien, beau et digne, dépecé moultes fois, ait été amputé d’une grande parte de son territoire historique».

Artsakh est un récit poétique et de réflexion traversé par Aram Khatchatourian et le peintre martyr Martiros Sarian. 

Par Chopin, la Suède, le Danemark, Ingmar Bergman, Andersen, Kierkegaard, Soulages, Char, Debussy et Baudelaire.

Mais encore, parce que  Michel Petrossian n'est pas confiné à l'Arménie, par  l’Egypte et la Terre Saint, tant d'autres horizons que le compositeur-auteur a bien connus et dont il a appris les langues.

Chant d’Artsakh vous emmènera bien au-delà de l’Arménie et c'est un grand enrichissement. 

 

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Lauréat de nombreux prix internationaux dans le domaine de la musique,

Michel Petrossian a obtenu, avec son premier livre, un important prix littéraire français.

 

 

 

 

 

 

 

* Editions de L’Aire, 2021, 171 pages.

14:52 Écrit par Gilberte Favre dans Culture, Fiction, France, Lettres, Monde, Résistance, Solidarité | Lien permanent | Commentaires (0) |

18/06/2022

ANNIE ERNAUX (3) LA CONSECRATION DE L’HERNE

Un passionnant Cahier de L’Herne*
vient d’être consacré
à
cet auteur plusieurs fois nobélisable. 
En vérité, peu lui importe qu'elle reçoive
une distinction de plus
fût-elle encore plus prestigieuse.
Annie Ernaux est aimée par un vaste lectorat,
de tous âges et de tous pays,
qui  se reconnaît en elle.
Pour sa sincérité et son engagement
en faveur des plus démunis et de la justice.
En plus de son écriture au couteau.**

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Un livre parfaitement structuré

Ce Cahier de l'Herne est un document  quasiment exhaustif qui nous propose de nombreux inédits (poèmes, photos, extraits de son Journal, voyages, témoignages, entretiens, correspondance). Cet ouvrage nous éclaire sur une œuvre étudiée dans les Universités, traduite en plusieurs langues et adaptée au théâtre et au cinéma (par Danielle Arbid et Audrey Diwan).

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«Je suis une femme qui écrit, c’est tout».

Annie Ernaux dans son jardin de Cergy.

 

Photo: EPA/Cai Cladera

 

La vocation

La nécessité d’écrire chez Annie Ernaux doit remonter à 1962 si ce n’est à Finchley, dans la banlieue de Londres.

Son père disait: «Elle est toujours dans les livres» et sa mère: «La lecture ouvre l’esprit».
L'écrivain les a tous deux immortalisés dans des livres*** bouleversants. Née dans une famille de petits commerçants, d’origine ouvrière et paysanne, elle se décrivit comme 
«transfuge de classe» le 6 avril 1984, face à Bernard Pivot, lors de l'émission Apostrophes. C'était sept mois avant le Prix Renaudot qu'elle obtint pour La Place. A propos de son style qu'elle voulait «plat», Alain Bosquet lui rétorqua: «Madame, vous vous insurgez contre l’art mais vous faites de l’art»…

Quarante ans plus tard, Annie Ernaux confiait à François Busnel, à la Grande Librairie: «Dans le champ littéraire, je me sens un peu illégitime, oui. Je ne sais pas pourquoi. » 

Alain Bosquet n'est plus là pour lui redire à quel point il admirait son écriture précisément pour sa nudité dont émerge l'essentiel et la sincérité.

Afin de mieux comprendre Annie Ernaux, il importe de lire le Cahier de l'Herne un livre dans lequel pas moins de trente-neuf contributeurs (professeurs, écrivains, traducteurs, artistes de tous milieux) lui rendent hommage.

Parmi eux, Delphine de Vigan, Isabelle Rousset-Gillet, Michelle Porte,  Bernard Desportes, Nicolas Mathieu, Geneviève Brisac et beaucoup d'autres.

Le livre débute par une chanson que Jeanne Cherhal a écrite pour Annie Ernaux.

Je vous lis

«Je vous lis comme on trouve une entrée clandestine

Quand votre coeur se met à nu

Je vous lis comme on boit l’eau pure et cristalline

Sans précaution, sans retenue

Je vous lis, vous dévore et devine en miroir

Dans vos yeux posés sur le monde

Mes chagrins, mes bonheurs, mes dégoûts, mes espoirs

Et mon propre volcan qui gronde

Je vous lis et deviens l’espace d’un instant

La fillette au fond du café

L’amante passionnée qui brûle et qui attend

Le corps de son amant parfait

Je vous lis en sentant votre lame de mots

Creuser son sillon dans ma chair

Votre verbe est un fil arrimé à ma peau

Votre parole m’est si chère

Je vous lis en silence et quelquefois, j’avoue

Je sens qu’à vous je me relie

Alors pour prolonger un peu 

je vous lis et vous relis».

 

Il comprend aussi des lettres précieuses: celles de Simone de Beauvoir, Benoîte Groult, Jean Roudaut et Pierre Desproges, qui est ma préférée:

«Annie Ernaux, vous m’avez bouleversé une première fois quand j’ai lu La Place, dans un hôtel pluri-étoilé de Strasbourg hanté de messieurs distingués de naissance…

Depuis, j’attends chacun de vos livres. Alors, bien sûr, quand j’ai reçu Une femme avec, en plus, trois mots délicieux de votre main, ça m’a fait boum dans le cœur. J’ai lu. Toujours cette unique violence de votre pudeur. Beau. S’il vous plaît, continuez d’exister et d’écrire des livres. Vous êtes l’Ecrivain et je vous salue très affectueusement».

Extraits du Journal

En 1970, dans son Journal du 5 janvier, Annie Ernaux écrivait:«Pour moi écrire serait un «mieux-être» comme si ma personne dans le monde où elle se meut n’avait pas d’équilibre ou d’épaisseur, comme si les choses m’étaient étrangères, ou pis, menaçantes. Rien pour moi n’a de réalité, ni le métier, ni les autres, sauf ce qui est attachement presque animal, mes enfants par exemple». 
Et en 1988:

«La Révolution n’est pas sortie de moi. J’ai oublié de dire ceci : je l’ai découverte en même temps que Rimbaud et le désir d’aimer. C’était comme la même chose. Encore aujourd’hui, je ne fais pas la différence entre la littérature, la révolution à venir et l’amour.

Et la famille. Voici quelques années déjà, Annie Ernaux écrivait à propos de ses fils, Eric et David, aujourd'hui 54 et 58 ans (ils lui ont donné cinq petits-enfants: Louise, Noël, Blanche et un petit Tristan, quatre ans):

«Ce sont les seuls êtres pour lesquels j'ai l'impression que j'accepterais de mourir à leur place».

 

Tout est dit.

Le prochain livre d'Annie Ernaux est attendu impatiemment.

* Cahier de l'Herne, Editions de L'Herne, sous la direction de Pierre-Louis Fort, 319 pages.

** L'écriture au couteau, avec Frédéric-Yves Jeannet, 2003.

*** La Place, Editions Gallimard, 1983, Une femme, Editions Gallimard, 1988; Je ne suis pas sortie de ma nuit, Editions Gallimard, 1997.

La plupart des livres d'Annie Ernaux, publiés chez Gallimard, figurent aujourd'hui dans la collection Folio.

 

 

 

 

22:01 Écrit par Gilberte Favre dans Culture, Femmes, France, Lettres, Médias, Université | Lien permanent | Commentaires (0) |