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15/06/2015

VILLEFRANCHE-SUR-MER: LE RETOUR DE «CHARLOTTE»

Peu après ma lecture de Charlotte*, le dernier roman
de David Foenkinos, j’ai eu la chance de visiter à Villefranche-sur-Mer 
l’exposition Charlotte Salomon intitulée: Vie ? ou Théâtre ?  

Double regard sur une plongée dont on ne ressort pas indemne.

 

Née à Berlin en 1917 et morte à Auschwitz en 1943, enceinte, Charlotte Salomon a réussi à survivre par le dessin, l’écriture et la musique. Tous arts qu'elle a pratiqués entre Berlin et Villefranche-sur-Mer.

Pour David Foenkinos, les œuvres de Charlotte Salomon ne sont rien d’autre qu’«une vie passée au filtre de la création».

Charlotte a valu à l’écrivain français d’être honoré d’un exceptionnel doublé. Au cours de l’année 2014, Foenkinos s'est vu décerner le Prix Renaudot et le Prix Goncourt des lycéens. 

Les deux premières phrases de son roman nous agrippent d’emblée.

 

«Charlotte a appris à lire son prénom sur une tombe.

Elle n’est donc pas la première Charlotte…»

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A l'entrée de la Citadelle de Villefranche-sur-Mer,
une affiche annonce le retour de Charlotte au pays où elle réalisa
la quasi totalité de ses œuvres.

 

photo: gf

 

D’une Charlotte à l’autre, d’une guerre à l’autre

La première fut Charlotte Grunwald, la tante maternelle de Charlotte Salomon. En 1913, elle a dix-huit ans quand, après avoir vécu dans la lenteur et la mélancolie, une nuit, elle saute d’un pont.

Bouleversée par le départ de sa sœur, Franzisca deviendra infirmière. Lors de la Première guerre mondiale, elle rencontre un jeune chirurgien, Albert Salomon, qu’elle épouse.

Le 16 avril 1917 naît une petite fille qu’elle voudra appeler Charlotte, du nom   de sa sœur disparue qu'elle apparente à un Ange. Son mari tentera bien de s’y opposer afin de conjurer la fatalité d’une lignée familiale suicidaire mais…

 

«Il sent que ce combat est inutile.

Et d’ailleurs, qui a envie de se battre pendant la guerre ?

Ce sera donc Charlotte».

 

Les premières années de la petite Charlotte seront ponctuées  par ces visites au cimetière sur la tombe de sa tante, «la noyée», mais elles seront surtout habitées par les notes de musique que sa mère chante et joue au piano.

 «Lorsqu’on a une mère qui chante si bien,
rien ne peut
 arriver».

 

Charlotte a neuf ans seulement lorsque sa mère est emportée par «une grippe foudroyante» lui dit-on.

Elle en a vingt-trois lorsque son grand-père, réfugié comme elle à Villefranche-sur-Mer, lui révélera la vérité cachée durant tant de temps.

 «Existent-ils seulement les mots pour dire un tel vertige?» 

 

La Méditerranée qui la fascine – elle n'a «jamais rien vu d'aussi beau» – l’attire un bref instant.

Après avoir attendu «tel un dieu pouvant surgir du vide», Alfred Wolfsohn, l’«amant-âme» abandonné à Berlin pour échapper à l'enfer nazi, elle a rencontré à Villefranche-sur-Mer un jeune réfugié, Alexandre Nagler. Un nouvel amour. Grâce à lui et au dessin, Charlotte survivra.

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Cette jeune fille qui se dessine est Charlotte dans le jardin de l'Ermitage,
au-dessus de Villefranche-sur-Mer. Elle était folle de sa nature luxuriante.

 

Un roman-poème hors normes

En plus de la biographie qui est au cœur de ce livre, Charlotte est d’abord une prouesse littéraire.
David Foenkinos a écrit son roman comme un poème. Ses retours à la ligne ne sont jamais gratuits. Chacun d’eux se justifie.

L’auteur aurait-il été emporté par la trajectoire de Charlotte, la succession de drames qui perturba sa famille (que de suicides, que de guerres!) me suis-je d’abord demandé. La réponse à ma question est dans le livre.

C’est par le plus pur des hasards  que David Foenkinos découvrit l’œuvre de Charlotte. En 2004, grâce à une bourse littéraire, il est en Allemagne. Visitant une exposition de Charlotte Salomon à Berlin, l’écrivain éprouve aussitôt

 

«La connivence immédiate avec quelqu’un.
La sensation étrange d’être déjà venu dans un lieu… 

Je connaissais ce que je découvrais».

 

Certes, il savait la tragédie de la jeune artiste, morte à vingt-sept ans à Auschwitz. Mais comment allait-il l’évoquer ? Serait-ce sous la forme d’un roman ? Cmme paralysé, Foenkinos ne parvient pas «à écrire deux phrases de suite». 

«Je me sentais à l’arrêt à chaque point. Impossible d’avancer…

J’éprouvais la nécessité d’aller à la ligne pour respirer».

 

Ainsi le roman devint-il poème. Quel bonheur pour le lecteur !

Ecrivain et enquêteur

Pour approcher de la réalité de Charlotte Salomon, David Foenkinos se fit enquêteur. 

 

«J’ai parcouru les lieux et les couleurs, en rêve et dans la réalité.»

 

De Berlin à Villefranche-sur-Mer, en passant par la Villa Eugènie, avenue Neuschelle 2 à Nice, il se rendit partout. A Berlin, Charlottenburg, où la petite Charlotte  vécut avec ses parents, et à  l’école Fürstin-Bismarck, à Wielandstrasse 15 où figure aujourd’hui une plaque commémorative à son nom.

Il est allé à Nice et à Villefranche-sur-Mer. Il a tenté de parler avec les proches des personnes qui avaient connu Charlotte.
Si une personne étrangement lui claqua la porte au nez, lors de son enquête, le 9 mai, David Foenkinos était bien présent pour le vernissage de l’exposition Charlotte Salomon qui a déjà été vue ailleurs en Europe et aux Etats-Unis. 

 

Une «Première» à Villefranche-sur-Mer 

C'est un retour aux origines pour ces œuvres réalisées dès 1939 par la jeune artiste sous le titre: «Vie ? ou théâtre ?» sous la forme de plus de 1300 gouaches. Colorés et naïfs, les dessins – dont nous ne voyons que les fac-similés – sont souvent accompagnés  de textes et de références musicales. Des écouteurs diffusant les musiques choisies par Charlotte Salomon permettent au visiteur de s’immerger dans son univers.

 

Une œuvre rescapée elle aussi...

Mais comment les œuvres de la jeune artiste, morte dans un camp de concentration en 1942, sont-elles arrivées jusqu’à nous ?

Peu avant son arrestation, Charlotte les avait confiées à son médecin, le docteur Moridis, pour qu’il les donne à Ottilie Moore, la mécène qui l'avait accueillie avec ses grands-parents à Villefranche-sur-Mer. En 1947, de retour en France, l’Américaine d'origine allemande se met à la recherche du père de Charlotte.  Après s'être installé à Amsterdam en 1940, après l'enfermement dans un camp, il est retrouvé à Amsterdam. Ignorant tout de cette œuvre, il emballera les dessins dans des tissus avant de les montrer, douze ans plus tard, au Musée historique juif d’Amsterdam. La donation se réalise en 1970 quelques années avant le décès  du père de Charlotte en 1976. 

 

L'exposition est ouverte jusqu'au  30 septembre 2015,  à la Citadelle de Villefranche-sur-Mer (chapelle Saint-Elme).

Si la lecture de Charlotte vous a touchés, prenez le temps de monter à la citadelle afin d' y découvrir cette très émouvante autobiographie. 

 

Anne Frank aura laissé son Journal et Charlotte sa vie dessinée et accompagnée de musique: Leben ? oder Theater ? Une interrogation qui a gardé toute son actualité et ne laisse pas indifférent.

 

* Editions Gallimard, 224 pages.

11/06/2015

POEMES CHOISIS (47) MAIAKOVSKI

Les années se suivent et la Poésie continue à nous habiter. 
Comme l'air que nous respirons, elle nous sera toujours vitale. 
Au fil des jours et des saisons, voici des textes qui nous semblent répondre aux interrogations du 21 me siècle 
et à notre humaine condition. 

 Tout est en route, à jamais».

 

 Andrée Chedid

 

 

 

Ecoutez!

Maiakovski.jpg

«Il nous faut arracher la joie aux jours qui filent..»

 

   

«Écoutez !

Puisqu'on allume les étoiles,

c'est qu'elles sont à

quelqu'un nécessaires ?

C'est que quelqu'un désire

qu'elles soient ?

C'est que quelqu'un dit perles

ces crachats ?

Et, forçant la bourrasque à midi des poussières,

il fonce jusqu'à Dieu,

craint d'arriver trop tard, pleure,

baise sa main noueuse, implore

il lui faut une étoile !

jure qu'il ne peut supporter

son martyre sans étoiles.

 

Ensuite,

il promène son angoisse,

il fait semblant d'être calme.

Il dit à quelqu'un :

«Maintenant, tu vas mieux,

n'est-ce pas ? T'as plus peur ? Dis ?»

 

Écoutez !

Puisqu'on allume les étoiles,

c'est qu'elles sont à quelqu'un nécessaires ?

c'est qu'il est indispensable,

que tous les soirs

au-dessus des toits

se mette à luire seule au moins

une étoile?»

 

 

 

 

* In Ecoutez si on allume les étoiles..., Editions Le Temps des cerises, Paris.

Lire aussi chez Gallimard/Poésie A pleine voix, Anthologie poétique 1915-1930, traduite du russe par Christian David. Préface de Claude Frioux.