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26/08/2022

ANNIE ERNAUX: UNE VIE D’ECRIVAIN ENGAGEE (1)

Hier à Palma de Majorque où elle a présenté Super 8,
le film qu’elle a co-réalisé avec son fils David, demain à Oslo
afin d’y donner une lecture sur
Le Jeune 
homme,
déjà traduit en norvégien,
Annie Ernaux est
 lue, écoutée, adulée,
et parfois critiquée par quelques esprits mesquins.
Pour cette grande Dame de la littérature française,
l’écriture 
n’est pas un exercice purement intellectuel.
Le sort de l’humanité la préoccupe depuis toujours
et ce n’est pas aujourd’hui qu’elle baissera les bras.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF (première partie)

– Annie Ernaux, le première fois que je vous ai vue c’était en 1984 lors de l’émission Apostrophes. Vous veniez de recevoir le Prix Renaudot pour La Place*, habité par votre père. J’avais été très surprise lorsque vous vous êtes présentée comme «une transfuge de classe». Est-ce le regard des autres qui vous a conduite à cette définition ?

– Lorsque j'ai été invitée par Bernard Pivot, c'était en avril 1984 et mon livre était sorti en janvier. Je n'avais donc pas reçu le Prix Renaudot. L'expression «transfuge de classe» n'était pas encore utilisée en dehors du milieu des sociologues. Je ne la connaissais pas mais ce que j'ai dit revenait au même, c’est-à-dire que les études m'avaient peu à peu séparée de mon milieu d'origine et plus particulièrement de mon père. Même si le regard des autres, de ceux qui vous situent dans une classe inférieure, peut jouer un rôle, causer de la honte, c'est avant tout parce qu'on devient quelqu'un d'autre, par ses goûts, ses pensées, qu'on a conscience de ne plus ressembler à ses proches, un sentiment intime, secret et qui, d'ailleurs, fait honte.

 

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Il importe pour Annie Ernaux,
de «chercher le «juste» plus le« beau»…

 

Photo DR

Le choix de la vérité

– Vous aviez déclaré vouloir écrire le plus simplement possible, d’une écriture «plate», et ne pas vouloir faire de l’art. Alain Bosquet, qui était aussi à Apostrophes vous avait rétorqué: «Vous vous insurgez contre l’art, Madame, mais vous faites de l’art!». Vous êtes toujours demeurée fidèle à l’écriture «comme au couteau»…** et avez renoncé très tôt au roman. Etait-ce pour accéder à la vérité dans sa nudité absolue?

– Alain Bosquet avait le droit, en effet, de déclarer que je faisais de l'art dans la mesure où j'ai cherché à rendre par le dépouillement de la phrase, le poids de mots choisis en fonction de leur connotation sociale forte, de leur résonance sensible, l'existence de mon père soumise à la nécessité. Mais à ce moment-là je voyais dans cette nudité un choix «éthique», celui de la vérité d'abord. La place est d'ailleurs le premier texte dans lequel je renonce complètement à la fiction.

– En automne 2000, je vous ai rencontrée en vrai dans un salon du livre de l’Ardèche méridionale. Je venais de lire Je ne suis pas sortie de ma nuit*** sur le parcours de votre mère au Pays d’Alzheimer. Le 13 juillet de cette année 2000, vous aviez écrit: «Organiser la mémoire individuelle (les différents «plans» de ma vie, lieux) et la mémoire collective historique».

– Je n'ai pas oublié cette rencontre en Ardèche, en octobre 2000, avec la pluie qui n'a pas cessé! Cette année-là, en juin, ma vie de professeure s'était terminée et, pour la première fois, je pouvais ne faire qu'écrire. Dans cette liberté, qui me paraissait vertigineuse, je pouvais me mettre réellement à mon projet, envisagé déjà dix ans plus tôt: un texte qui mêlerait la mémoire des événements de ma vie et celle des événements, de l'évolution de la société. Mais à ce moment-là, j'avais encore une vision floue des moyens d'y arriver. Par exemple, utiliserais-je ou non le «je»?

– Evoquer votre vie personnelle tout en vous souciant de celle des autres, comme vous l’avez fait notamment dans Les Années***** a toujours été votre priorité, j’allais dire votre responsabilité?

– Je ne crois pas que l'idée de responsabilité soit première quand on commence à écrire, ou alors seulement par rapport aux proches, mais il faudrait peut-être parler dans ce cas de crainte et personnellement je ne l'ai pas éprouvée. C'est après avoir publié trois livres ou quatre livres que j'ai pris conscience des effets qu'ils produisaient et, par suite, du pouvoir de l'écriture, non pas abstraitement, mais personnellement. Donc, d'une forme de responsabilité. Celle-ci se décline de manière très diverse, liée, telle que je la vois, au choix des sujets, à la syntaxe, à l'exigence de vérité, chercher le «juste» plus le« beau»…

 

* La Place, Editions Gallimard, 1983, Prix Renaudot 1984.

** L’écriture comme au couteau, entretiens avec Frédéric-Yves Jeannet, 2003.

*** Je ne suis pas sortie de ma nuit, Editions Gallimard, 1998.

**** Les Années, Editions Gallimard, 2008.

13/08/2022

PIERRE-ALAIN TÂCHE: LE POETE DE L'INFINI

Après ses deux premiers carnets,
voici que Pierre-Alain Tâche nous propose

 CHAMP LIBRE III dans lequel il évoque les années 2007 à 2017.
Dix 
années habitées comme toujours 
par l'art et la nature.

 

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Pierre-Alain Tâche ouvre son livre en citant le poète d’origine juive égyptienne Edmond Jabès:

«Si le monde a un sens, le livre en a un. Mais lequel?» 


Et il le termine avec une autre citation de Jabès:

«La parole nous maintient en vie».

A lire et cheminer avec Pierre-Alain Tâche, du val d’Anniviers à l’Italie et à la France, sans oublier la Corse, nous devenons plus conscients des écueils qui se présentent aux artistes dans leur créativité. Avec une sincérité totale, le poète analyse son rapport à l’écriture et au monde.

 

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«Je suis un poète de proximité. Jusque dans la proximité de l’ailleurs».

Photo: TSR

 

Présence des artistes

Champ libre III est notamment habité par l’Absolu de Philippe Jaccottet et d’Yves Bonnefoy, de Cézanne et Schubert, Mahler et Anna Akhmatova. Savoir que Pierre-Alain Tâche fréquente depuis longtemps poètes, musiciens et peintres. Son épouse est l’artiste Martine Clerc**. D’autres visages sont présents dans ce dernier Carnet: ceux de François Cheng, Plinio Martini et Maurice Chappaz qui écrivit:

«L’herbe perpétuelle luit.

J’écoute le silence».

 

Le poète n’est pas élitiste pour autant. Le 1er janvier 2015, il exprime sa «joie d’entendre à nouveau le carillon dans l’air d’Ayer à l’heure de la messe».

La nature pour viatique

Avec ses bergers et ses paysans, dont Pierre Epiney, l’univers de Pierre-Alain Tâche est imprégné de cette vie alpestre qui est aussi la sienne depuis son enfance. Nous comprenons que la nature, avec ses oiseaux et ses arbres (des mélèzes aux châtaigniers), sera toujours son viatique. 


Et quand Hölderlin se demande (question d'une immanente actualité):

«A quoi bon des poètes en temps de détresse

nous saisissons que la poésie aura toujours sa raison d'être et nous sera toujours consolation.
Voilà pourquoi, et pour votre plus grand bonheur, il importe de lire et relire les poèmes, rêves et réflexions de Pierre-Alain Tâche contenus dans ce précieux Carnet à l'enseigne de Champ libre III.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

* Editions de l’Aire, 270 pages, collection le banquet, 2022

** www.martineclerc.ch

 

 

 

 

 

 

 

 

 

16:53 Écrit par Gilberte Favre dans Culture, Fiction, France, Lettres, Monde, Musique, Nature, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0) |