ID de suivi UA-65326999-1

12/07/2020

LA FAIM (FIN?) DU LIBAN

«J’appartiens à un pays qui chaque jour se suicide

Tandis qu’on l’assassine.

En fait, j’appartiens à un pays plusieurs fois mort».

Nadia Tuéni *

 

Il faudrait ne pas désespérer et ne pas adhérer au pessimisme d’Amin Maalouf dans «Le naufrage des civilisations»**
mais la réalité est là. Elle est implacable. 
Le Liban «Suisse de l’Orient»
n’est plus
depuis plusieurs décennies déjà.
A l'heure où certains de mes amis
choisissent les chemins de l'exil,
je suis devenue incapable d'écouter
les voix de Feyrouz et de Sœur Marie Keyrouz.
C'est tout dire.

4069986216.jpg

Près de Bécharré, non loin du tombeau de Khalil Gibran.

Photo: GF

 

De l'Age d'or à la déliquescence
Entre 1967 et 2015, j’ai séjourné dix-sept fois au Pays du Cèdre. J’y ai connu le temps de l’âge d’Or et des guerres, celui des accalmies et des résurrections mais encore celui des attentats, des camps de réfugiés palestiniens et des réfugiés syriens.
J’ai flâné dans ses quartiers arméniens et kurdes, été reçue dans ses palais et même ses bidonvilles. J'ai applaudi à ses festivals de musique à Baalbeck et à Beyrouth. 
J’ai aimé les petits villages de la montagne, au nord et au sud, et marché dans la montagne avec le Club des vieux sentiers.

J’y ai connu des enfants rescapés de la guerre civile présents dans L’Hirondelle de vie, chronique des enfants du Liban.*** J’y ai gagné une «grande sœur de cœur» que j’ai évoquée dans La langue des dieux **** et qui n’aura pas assisté à la déliquescence de son pays. Son époux réside aujourd'hui dans un EMS de la montagne où les coupures d'électricité sont fréquentes et où la nourriture est carencée, viande et légumes étant hors de prix.

En 2020, au pays de Khalil Gibran, ils sont nombreux à connaître la faim, le chômage et l’indignité.

Si de nombreux Libanais se comportent avec humanité et générosité, d’autres n’ont pas hésité à jeter leurs «petites bonnes» et «domestiques» à la rue. Sans indemnités ni salaire depuis des mois, ceux-ci n’ont même pas les moyens de retourner chez eux, aux Philippines, en Ethiopie et au Soudan. Ces femmes et ces hommes ont faim et mourraient sans l’aide des passants et des ONG.

Condamnés à survivre ou à l’exil

Pendant que des Libanais sont condamnés à survivre dans leur pays natal, d’autres choisissent les chemins de l’exil vers le Canada, l’Europe, les Émirats arabes unis avec l’espoir très hypothétique de revenir un jour chez eux. 

Et pourtant, le pays ne manque pas de «cerveaux». De brillants économistes, d’écrivains talentueux, de journalistes, de médecins, d’artistes et de paysans, d’œnologues et d’informaticiens. Mais pour quoi faire si leur salaire ne leur permet plus de vivre ? Les portes d’un avenir professionnel dans leur pays natal leur sont fermées en raison d’une corruption endémique et aussi d’une Constitution basée sur un système confessionnel anachronique.

Depuis trente ans, leur courage et leur créativité ont été écrasés par l’incurie des politiciens de tous bords. Certains d'entre eux ayant placé leur argent dans les banques suisses, notamment, le temps ne serait-il pas venu pour eux de partager une partie de leur fortune avec leurs compatriotes ? Auront-ils seulement cette décence?

Si les milliardaires libanais ne se décidaient pas rapidement à cet acte de solidarité, je crains que le jour soit proche où le peuple libanais leur demandera de rendre des comptes. Ce ne serait que justice. A supposer que les mots «justice» et «humanité» aient encore un sens au Liban et ailleurs sur la planète...

 

«Il y a des jardins qui n'ont plus de pays

Et qui sont seuls avec l'eau

Des colombes les traversent bleues et sans nids».

Georges Schehadé

 

* Poèmes d’amour et de guerre, Editions Dar An Nahar, 1982.

** Le Naufrage des civilisations,  Grasset, 2019.

*** L’Hirondelle de vie, chronique des enfants du Liban, (préface d’Andrée Chedid), Editions de L’Aire, 1988.

**** La Langue des dieux, Editions de L’Aire, 2015.

 

22:13 Écrit par Gilberte Favre dans Culture, Lettres, Monde, Solidarité, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) |

Les commentaires sont fermés.