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19/10/2017

LE CLEZIO FACE AUX MIGRANTS

Andrée Chedid admirait Le Clézio pour son œuvre
respirant l’humanité et pour son authenticité.
Claude Roy et Jean Grosjean,*
qui le côtoyèrent
au comité de lecture chez Gallimard,
l’aimaient comme un fils.

Entre deux commentaires, ces ornithologues amateurs
n’étaient-ils pas sur la même longueur d’ondes 
lorsqu’ils s’amusaient à compter les oiseaux
qui passaient sous leur nez à Sébastien Bottin ?
On peut aimer la nature et se sentir concerné
par la marche du monde.
Ce fut le cas d’Andrée Chedid, de Claude Roy
et de Jean Grosjean.
Les ayant bien connus, je peux affirmer ici
qu’ils auraient totalement adhéré aux mots (silences y compris)
que Le Clézio a prononcés le 5 octobre sur France Inter**.
Ce fut au terme de l’émission consacrée à son roman, Alma***,
sur lequel je reviendrai bientôt.
 Voici ce texte inédit où il est question de migrants. 
Le migrant que le Prix Nobel de littérature fut aussi,
avec sa mère et son frère.
C'était en temps de guerre à Nice
face à l'avancée des troupes nazies.
La famille trouva refuge à Roquebillière.
JMG Le Clézio ne l'a jamais oublié.

 

«La vérité, c'est que chaque drame de la migration en provenance des pays pauvres pose la question qui s'est posée jadis aux habitants de Roquebillière, lorsqu'ils ont offert l'asile à ma mère et à ses enfants : la question de la responsabilité. 
Dans le monde contemporain, l'histoire ne répartit plus les populations entre factions guerrières. Elle met d'un côté ceux qui, par le hasard de leur situation géographique, par leur puissance économique acquise au long des siècles, par leur expériences, connaissent les bienfaits de la paix et de la prospérité. Et de l'autre, les peuples qui sont en manque de tout, mais surtout de démocratie.

 

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 Le Clézio prône «l'art tout simple de vivre ensemble comme des frères».

Photo: NobelPrize 

 

D’où viennent les déshérités ? La responsabilité, ce n'est pas une vague notion philosophique, c'est une réalité. Car les situations que fuient ces déshérités, ce sont les nations riches qui les ont créées. Par la conquête violente des colonies, puis après l'indépendance, en soutenant les tyrannies, et enfin aux temps contemporains, en fomentant des guerres à outrance dans lesquelles la vie des uns ne vaut rien, quand la vie des autres est un précieux trésor. Bombardements, frappes ciblées depuis le ciel, blocus économiques, tous les moyens ont été mis en oeuvre par les nations puissantes pour vaincre les ennemis qu'elles ont identifiées. Et qu'importe s'il y a des victimes collatérales, des erreurs de tirs, qu'importe si les frontières ont été tracées à coups de sabre par la colonisation sans tenir compte des réalités humaines. La migration n'est pas, pour ceux qui l'entreprennent, une croisière en quête d'exotisme, ni même le leurre d'une vie de luxe dans nos banlieues de Paris ou de Californie. C'est une fuite de gens apeurés, harassés, en danger de mort dans leur propre pays. De notre responsabilité Pouvons-nous les ignorer, détourner notre regard ? Accepter qu'ils soient refoulés comme indésirables, comme si le malheur était un crime et la pauvreté une maladie ? On entend souvent dire que ces situations sont inextricables, inévitables. que nous, les nantis, ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde. Qu'il faut bien des frontières pour nous protéger, que nous sommes sous la menace d'une invasion, comme s'il s'agissait de hordes barbares montant à l’assaut de nos quartiers, de nos coffre-forts, de nos vierges. Quand bien même nous ne garderions que l'argument sécuritaire, n'est-il pas évident que nos murs, nos barbelés, nos miradors sont des protections illusoires ? Prévenir les guerres Si nous ne pouvons accueillir celles et ceux qui en ont besoin, si nous ne pouvons accéder à leur demande par charité ou par humanisme, ne pouvons-nous au moins le faire par raison, comme le dit la grande Aïcha Ech Chenna qui vient en aide aux enfants abandonnés du Maroc : «Donnez, car si vous ne le faites pas, un jour ces enfants viendront vous demander des comptes». L'histoire récente du monde nous met devant deux principes contradictoires mais non pas irréconciliables. D'une part, l'espoir que nous avons de créer un jour un lieu commun à toute l’humanité. Un lieu où régnerait une constitution universelle et souvenons-nous que la première constitution affirmant l'égalité de tous les humains, fut écrite non pas en Grèce, ni dans la France des Lumières, mais en Afrique dans le Royaume du Mali d'avant la conquête. Et d'autre part, la consolidation des barrières préventives contre guerres, épidémies et révolutions. Renvoyer les migrants à la mort ? Entre ces deux extrêmes, la condition de migrants nous rappelle à une modestie plus réaliste. Elle nous remet en mémoire l'histoire déjà ancienne des conflits inégaux entre pays riches et pays sous équipés. C’est le maréchal Mobutu qui, s'adressant aux Etats-Unis proposa une vraie échelle de valeur établie non pas sur le critère de la puissance économique ou militaire d'un pays mais sur sa capacité au partage des richesses et des services afin que soit banni le mot de «sous-développement» et qu'il soit remplacé par celui de «sous-équipement». Nous nous sommes habitués progressivement, depuis les guerres d'indépendances, à ce que des centaines de milliers d'être humains, en Afrique, au Proche-Orient, en Amérique latine, naissent, vivent et meurent dans des villes de toiles et de tôles, en marge des pays prospères. Aujourd’hui avec l’aggravation de ces conflits, et la sous-alimentation dans les pays déshérités, on découvre que ces gens ne peuvent plus être confinés. Qu'il traversent forêts, déserts et mers pour tenter d'échapper à leur fatalité. Ils frappent à notre porte, ils demandent à être reçus. Comment pouvons-nous les renvoyer à la mort ? Dans son beau livre, le docteur Pietro Bartolo cite cette phrase de Martin Luther King, qui n'a jamais sonné aussi vraie : «Nous avons appris à voler comme des oiseaux et à nager comme des poissons, mais nous n'avons pas appris l'art tout simple de vivre ensemble comme des frères».

 

* Le Clézio et Jean Grosjean ont créé ensemble aux Editions Gallimard la collection L’Aube des peuples.
** www.franceinter.fr/culture/quand-jean-marie-gustave-le-clezio-lit-un-texte-inedit-sur-france-inter
*** Alma, roman, Editiions Gallimard.