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11/09/2017

POEMES CHOISIS (60) NADIA TUENI

 «Rien, en poésie, ne s'achève.

Tout est en route, à jamais». 

 Andrée Chedid

 

Publié voici plus de trente ans, ce poème de Nadia TUENI
 a gardé toute son intemporalité.

 

MON PAYS*

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«Mon pays longiligne a des bras de prophète.

Mon pays que limitent la haine et le soleil.

Mon pays où la mer a des pièges d'orfèvre,

que l'on dit villes sous marines,

que l'on dit miracle ou jardin.

 

Mon pays où la vie est un pays lointain.

Mon pays est mémoire

d'hommes durs comme la faim,

et de guerres plus anciennes

que les eaux du jourdain.

 

Mon pays qui s'éveille,

projette son visage sur le blanc de la terre.

Mon pays vulnérable est un oiseau de lune.

Mon pays empalé sur le fer des consciences.

Mon pays en couleurs est un grand cerf-volant.

Mon pays où le vent est un noeud de vipères.

Mon pays qui d'un trait refait le paysage.

 

Mon pays qui s'habille d'uniformes et de gestes,

qui accuse une fleur coupable d'être fleur.

Mon pays au regard de prière et de doute.

Mon pays où l'on meurt quand on a de temps.

Mon pays où la loi est un soldat de plomb.

Mon pays qui me dit : «Prenez-moi au sérieux»,

mais qui tourne et s'affole comme un pigeon blessé.

 

Mon pays difficile tel un très long poème.

Mon pays bien plus doux que l'épaule qu'on aime.

Mon pays qui ressemble à un livre d'enfant,

où le canon dérange la belle-au-bois-dormant.

 

Mon pays de montagnes que chaque bruit étonne.

Mon pays qui ne dure que parce qu'il faut durer.

Mon pays pays tu ressembles aux étoiles filantes, 

qui traversent la nuit sans jamais prévenir.

 

Mon pays mon visage,

la haine et puis l'amour

naissent à la façon dont on se tend la main.

Mon pays que ta pierre soit une éternité.

Mon pays mais ton ciel est un espace vide.

 

Mon pays que le choix ronge comme une attente.

Mon pays que l'on perd un jour sur le chemin.

Mon pays qui se casse comme un morceau de vague.

 

Mon pays où l'été est un hiver certain.

Mon pays qui voyage entre rêve et matin».

 

  

*In LIBAN, 29 poèmes pour un amour, Editions Dar An-Nahar, 1986.

Paru chez Belfond, en 1984, La terre arrêtée fut préfacé par Andrée Chedid.

 

Nadia Tuéni

Née en 1935, dans une famille franco-druze du Liban, Nadia Tuéni s'est éteinte après une longue maladie en 1983 après avoir perdu, en 1962, sa fille Nayla, à l'âge de sept ans. Ses deux fils, Makram et Gibran, sont décédés en 1987 et 2005. Le premier à Paris, lors d'un accident de voiture et le deuxième au Liban dans un attentat à la voiture piégée. Leur père, Ghassan Tuéni,  orphelin de ses trois enfants, est mort en 2012.