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29/07/2015

COUPS DE COEUR POUR UN ETE

 Le temps d’une Aventure littéraire au long cours, je déserterai mon blog durant quelques semaines…
Voici quelques beaux livres que je vous suggère d'emmener
dans votre baluchon estival.

 

 

LA FEMME QUI NE SAVAIT PAS GARDER LES HOMMES,

 

de VENUS KHOURY-GHATA 

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L’un des meilleurs «romans» de la poète et romancière libanaise, installée à Paris depuis les années 70.

Dans une langue limpide et chatoyante, elle écrit sans inventer de personnages et c’est tant mieux. De livre en livre, elle raconte l'Indicible de sa vie et c'est à chaque fois comme si c'était un nouveau livre. Et toujours la même douleur et le même émerveillement.

Vénus nous emmène avec elle entre Paris, Liban et Amérique du Sud.

Elle est la veuve inconsolable du jeune mari, le scientifique Jean Ghata, père de sa fille, romancière elle aussi. Elle s’en veut d'avoir trop écrit et de les avoir, peut-être, un peu délaissés, mais c'était pour la bonne cause. Une cause qui la dépassait. Car au-delà de tout, il y avait eu cette rencontre avec la langue française qui reste l’événement le plus important de sa vie.

Vénus se reproche aussi ne pas avoir sauvé son jeune frère, le poète que son père condamna à l’enfermement psychiatrique parce qu’il était «différent».

Elle n’a pas oublié non plus son dernier compagnon, qui l'aimait mais qu'elle n'aima point, sinon d'amitié. Cet homme généreux partagea les jeux de sa fille, devenue orpheline. Il eut sa chambre dans l'appartement de Vénus où il s'éteignit près d'elle. Veuf lui aussi, il voulait la protéger et l’emmener avec sa fille dans son presque Palais d’Amérique du Sud. Ce que Vénus refusa. Mais comment aurait-elle pu vivre loin de Paris sans ses amis écrivains pour qui elle cuisine  avec amour des plats raffinés comme sa mère le fit pour sa famille ?

Ecrire, jardiner, telle est sa vie.

Tandis que ses nuits sont faites d'insomnies et qu'une interrogation souvent  la taraude: «Faut-il croire qu’il y a des choses qu’on a vues avant de les voir

 

Jamais Vénus Khoury-Ghata ne s'était montrée si sincère dans ses émotions.

«C’est dans ta nature de perdre les hommes qui t’aiment, dans ta nature d’écrire ce que tu vis, ne prend sens qu’une fois écrit noir sur blanc…»

 

Et elle écrit si bien: en prose, en poésie.  

 

* 123 pages, Le Mercure de France.

 

 

LETTRES A MA MERE (1923-1978) 

 

de GEORGES BORGEAUD

 

 

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Corinna Bille fut le premier amour de cet écrivain suisse qui vécut la plus grande partie de sa vie entre Paris et le Lot.

Né «sans père», il imaginait non sans joie que son géniteur dut être un officier français car Borgeaud se sentait Français plus que Suisse. Il n’en reste pas moins que cet «écorché» souffrit toute sa vie de ce manque.
A cause de ce non-dit, de ce mensonge, sa relation avec sa mère qu’il dut appeler «tante» – comme Aragon…–, en fut durablement altérée. 
C’est ce qui ressort de cette correspondance avec elle, entamée alors que Georges Borgeaud avait neuf ans. Malgré ses péchés mignons (le dénigrement perpétuel de ceux qu’il aimait…), Borgeaud était un homme bon. Il ne rêve que de cadeaux, voyages et repas fins qu'il pourrait offrir à sa mère. On est étonné de constater qu’il ne lui en voulut même pas de ses abandons successifs et de ses ambivalences. Plus tard, elle fut assurément fière de le voir réussir à Paris après avoir connu en Suisse difficultés et humiliations diverses.

Certes, le décès du beau-père améliora les choses et Ida Gavillet se sent alors plus libre d’aimer ce fils qu’elle n’avait jamais cessé d’aimer, à sa façon.

Le lien entre eux ne fut jamais rompu. Mère et fils s’inquiètent de leur santé respective et aussi de l’état du monde. Le 16 octobre 1973, Georges écrit ainsi à sa mère: 

«Nous n’avons pas beaucoup de chances de vivre dans une époque complètement déboussolée» tout en égratignant au passage des écrivains de ses amis pourtant. 

Ce livre n’est pas seulement celui d’un dialogue entre un fils et sa mère, avec ses hauts et ses bas. Il nous introduit dans le microcosme littéraire parisien fréquenté par Georges  Borgeaud avec une gourmandise teintée de petites jalousies-mesquinerie.

Sans doute l’enfant sans père, commis chez des libraires plus soucieux de leur tiroir-caisse que du bien-être de leur jeune employé, avait-il quelques raisons de se venger d’un sort qui ne fut pas tendre avec lui.

 

 

 

* Edition dirigée par Stéphanie Cudré-Mauroux, 791 pages, La Bibliothèque des Arts. 

 

La Rue Longue,

 

d'Alain Campiotti

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Le roman d’Alain Campiotti oscille entre le romanesque – suspense, une teinte d’érotisme, juste ce qu’il faut point trop n’en faut… – et l’enquête politique d’un homme sensible, journaliste très éclairé et cultivé.

Pour le narrateur, Antoine Coulaud, qui ressemble beaucoup à Alain Campiotti, me semble-t-il, l’écriture de ce roman était «une arme de résistance et une entreprise nécessaire». A quoi ?

Antoine a déjà séjourné en Chine avec son épouse, Anne, entre-temps décédée, et il avait au temps du communisme sans capitalisme, arpenté La Rue Longue.

S'il revient à Pékin, c’est dans le but d'y poursuivre ses recherches sur un communiste suisse qui aurait séjourné à Pékin dans les années 50…

Une enquête palpitante s’il ne rencontrait des obstacles administratifs sur son chemin. Les Chinois ne sont en fait pas très désireux qu’une enquête sur ce Suisse énigmatique soit menée.
Et puis, lors de son séjour, Antoine rencontre une amie du couple. Marianne, habite précisément La Rue Longue. A l'initiative de la dame, une liaison naîtra de ces retrouvailles. Sans lendemain mais sait-on jamais. La Chine est un terreau si riche de mystères...

 

Et si c’était d’abord pour marcher sur les traces de son couple avec Anne qu’Antoine était parti en Chine ?

Pour retrouver, inconsciemment, une épouse qui n'est plus ?

Ou une époque qui n’est plus ? Ou cette Rue longue qui fascina Alain Campiotti dès qu’il la connut, placée entre le Palais impérial et le bâtiment qui abrite aujourd’hui le pouvoir chinois ? 

Après le succès de Fontaine Blanche, écrit à quatre mains avec son épouse  Myriam Meuwly, c’était un défi, pour Alain Campiotti, d’écrire un nouveau roman. Pari réussi. 

La Rue Longue est un livre délicieusement énigmatique, mais qui séduit tout en nous révélant les aspects complexes de la Chine d'aujourd'hui par un de ses connaisseurs les plus pertinents.

 

* 284 pages, Editions de L’Aire.

 

 

BETON ARME

 

de PHILIPPE RAHMY

 

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Transcendant la maladie génétique dont il souffre depuis sa naissance – celle des os de verre –, Philippe Rahmy accepte de participer à une résidence d'écrivains à Shanghai. Ce jeune égyptologue et poète*, qui a aussi étudié la philosophie, a bien fait d'être allé en Chine. 

Son Béton armé est une révélation qui nous a séduits par son écriture et sa liberté de ton.

Tout au long de ce périple, il revisite son existence et l'odyssée de sa famille.

Né d’un père égyptien et d’une mère allemande, Philippe Rahmy n’est pas un habitué du voyage. 

Aussi le regard neuf qu’il  pose sur Shanghai, son architecture, sa vie, ses êtres, est-il particulièrement bienvenu. Il est tendre et incisif, sensible et percutant. Rien ne lui échappe: ni sa beauté et sa fraternité ni son inhumanité et son absurdité.

 «Shanghai est chemin le plus court entre hier et demain» écrit-il.

Il nous dit la mégalopole chinoise comme il la voit et la sent, et tant pis pour les autorités chinoises!  

Le magazine littéraire LIRE ne s'y est pas trompé en lui décernant, en 2013, le prix du Meilleur livre de voyage.

Cela dit, Rahmy aime sincèrement la Chine même s’il n’en discerne que trop bien les paradoxes.

Bourré d'érudition et d'humour, ce jeune écrivain a un objectif précis: «écrire la vie, non la décrire».

 

S’il reste lui-même, avec sa franchise et la musique de ses phrases, on se réjouit de lire ses prochains livres.

 

 

 

Mouvement par la fin et Demeure le corps, aux Editions Cheyne.

 

** Préface de Jean-Christophe Rufin, 181 pages, Folio.

 

 

 

LES INDISPENSABLES

S'il reste de la place dans votre baluchon, n'oubliez pas:

 

L’Invention de la solitude, Paul AUSTER, Actes Sud

Tentatives de louange, Henry BAUCHAU, Actes Sud

Une petite robe de fête, Christian BOBIN, Gallimard.

La Fraise noire, nouvelles, Corinna BILLE, Gallimard.

Récits de la Kolyma, Varlam CHALAMOV, Verdier

Verdures de la nuit, Maurice CHAPPAZ, Fata Morgana

L’Autre, roman, Andrée CHEDID, Flammarion.

Les Années, roman, Annie ERNAUX, Gallimard

L’Inconnu sur la terre, essai,  Jean-Marie Gustave LE CLEZIO, Gallimard (L’Imaginaire).

Poésies complètes, Nadia TUENI (Dar An-Nahar)

 

 

 

 

20/07/2015

A. ET SIMONE SCHWARZ-BART LES PRECURSEURS

Dans les années 70, Simone et André Schwarz-Bart habitaient
dans la région lausannoise où ils menaient une vie discrète
totalement consacrée à l’écriture.

Ce magnifique couple mixte était pour moi un exemple. 

 

Tous deux, lui Français d’origine juive polonaise et elle Guadeloupéenne, écrivaient et avaient fondé une famille*. 

Or à l’instant où je m'apprêtais à les rencontrer, Simone et André s’étaient envolés pour la Guadeloupe après dix ans de vie en Suisse. 

Un long silence suivit, interrompu seulement  par la parution de quelques livres, comme si le souffle avait soudain manqué à ces deux auteurs.

Il m’a fallu bien du temps, et la récente parution d’un roman bouleversant, L’Ancêtre en solitude, signé Simone et André Schwarz-Bart, pour réaliser les mille difficultés vécues par ce couple d'écrivains à l'intégrité absolue.

En honnête homme qu’il était, André Schwarz-Bart (1928-2006) croyait à juste titre qu’il n’existe pas de «hiérarchie» des génocides.

Pour l’auteur de Le Dernier des Justes, Prix Goncourt 1959, les tragédies de la Shoah et de l’esclavage antillais, par exemple, ne s’excluaient pas mutuellement.

 

Une hiérarchie pour l'horreur?

Mais ses lecteurs, surtout juifs et antillais, ne l’ont pas toujours compris. Ils n’avaient pas tous l’ouverture d’esprit d’un Léopold Senghor qui avait écrit à André Schwarz-Bart: «Je crois savoir que vous avez du sang juif. Et en effet, seul un Juif pouvait nous sentir à ce point, pouvait être à notre niveau de souffrance et de puissance imaginante : de force et de tendresse en même temps».
Cela, alors que des Antillais  déniaient à Schwarz-Bart le droit d’écrire sur leur peuple parce qu'il n'était pas des leurs...

 

Le  Goncourt à 31 ans 

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André Schwarz-Bart l'année où il fut couronné par le Goncourt.

 

 

André avait un peu plus de trente ans lorsqu’il obtint ce prestigieux prix littéraire.

Vendu à plus d’un million d’exemplaires,  son  livre suscita des éloges mais aussi des  polémiques. Le jeune écrivain, né à Metz de parents d’origine juive polonaise, avait déjà donné au chapitre de la souffrance personnelle.
Ses parents et deux de ses frères ne revinrent jamais des camps. Lui-même s’était engagé dans la Résistance, il y fut torturé, puis veilla sur ses jeunes frères et la soeur qu'il avait sauvée. Afin 
d’oublier les salons littéraires parisiens et leurs indécentes querelles, André Schwarz-Bart s'en va en Afrique, un continent qui le fascine. Mais il finira par revenir à Paris où il rencontre, en 1956, une jeune étudiante antillaise. 

 

 

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Simone, née Brumant, dont la grand-mère fut victime de l'esclavagisme antillais, 
fut et demeure l'âme-soeur d'André Schwarz-Bart.

 

L'amour fusionnel d'un Juif et d'une Antillaise

 

André Schwarz-Bart l'épouse en 1961. Ce sera, pour la vie, un amour fusionnel.

Six ans plus tard, en 1967, paraît aux Editions du Seuil leur premier roman écrit à quatre mains: Un plat de porc aux bananes vertes. Contant l’histoire parallèle des exils juifs et antillais, ce livre séduisit un grand nombre de lecteurs mais il en irrita d'autres, juifs aussi bien que guadeloupéens. En effet, certains juifs ne toléraient pas que l’on mette sur le même plan la Shoah et l’esclavagisme subi par les Antillais. Quant aux lecteurs antillais, s’ils ne pouvaient  admettre qu’un Blanc écrive sur leur Histoire, ils en voulurent tout autant à Simone Schwarz-Bart d’utiliser ce passé, qui était aussi le sien,  à des fins littéraires. 

Pour les deux auteurs, l’incompréhension est totale.

Cinq ans plus tard, en 1972, Simone publie à Paris son premier roman:
Pluie et vent sur Télumée Miracle qui sera aussi mal accueilli par les nationalistes guadeloupéens.
André voit sortir la même année La Mulâtresse Solitude, deuxième volume d’un cycle antillais de sept tomes. Mais ce livre ne rencontrera pas ses lecteurs.

 

La Guadeloupe et le silence

Face à ces incompréhensions récurrentes, André Schwarz -Bart décide de ne plus publier. Il va s’installer en Guadeloupe avec femme et enfants.

Pour sa part, Simone n’a pas  encore totalement renoncé à l’écriture. En 1979, elle publie  Ti jean l'horizon qui jettera une nouvelle fois la suspicion auprès des Antillais. Elle renonce alors à l’écriture pour ouvrir une boutique d’antiquités puis une maison d’hôtes.

Mais le virus sera de retour en 1987 et Simone Schwarz-Bart écrit une pièce de théâtre: Ton beau capitaine.

Enfermé dans leur bureau, atteint d’une profonde mélancolie, André écrit chaque jour, sans pour autant publier, à l’exception d’une encyclopédie en sept volumes: Hommage à la femme noire, qu’il co-signera avec Simone. 

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Les destinées de trois femmes guadeloupéennes
sur trois générations retracé par Simone Schwarz-Bart 
sur la base des manuscrits et notes d'André.

 

L'Ancêtre en Solitude

Après la mort de son mari, en  2006, Simone retrouvera dans les tiroirs de leur bureau L’Etoile du matin, un roman qui évoque la condition juive, et qu'elle fera publier en 2009. Cinquante ans après le Goncourt…

D'une loyauté indéfectible,  elle continue de l'aimer au-delà de la mort.

Afin de poursuivre le cycle antillais d’André Schwarz-Bart, entamé par

La Mulâtresse Solitude, elle se replonge dans les manuscrits et notes de son mari. 

L’Ancêtre en Solitude est né qui trace le portrait de trois femmes sur trois générations du milieu du XIXe au début du XXe.

Louise est la fille de l’esclave Solitude, et la mère d’Hortensia, qui donnera naissance à Mariotte. 

Le roman évoque le combat de  Guadeloupéennes face à leurs oppresseurs. Cette histoire terriblement réaliste est cependant nimbée de lumière. Serait-ce-ce dû à la beauté de cette langue métissée, mi-créole mi-français, dont Simone Schwarz-Bart nous fait le cadeau ? Ou encore à ces légendes orales,  à cette magie, à cette poésie qui accompagne les destinées les plus douloureuses ?

L’Ancêtre en Solitude est un livre envoûtant qu’il faut lire. 

 

Il fut une fois l'esclavagisme antillais

Car il fut une fois l’esclavagisme antillais comme il y eut l’esclavagisme noir, l'éradication des Indiens d’Amériques, la Shoah, Deir-Yassin, le génocide arménien, les crimes de l’Angkar, Halabja...
La liste sera hélas, toujours et toujours, actualisée et complétée par le lecteur.

 

Sans doute était-il était trop tôt dans les années 70-80 pour écrire que tous les êtres humains, blancs, noirs, juifs, arabes, ont le même droit à la dignité et au bonheur... Avec L’Ancêtre en Solitude, celle qui fut son âme-soeur perpétue son message de tolérance.

 

Afin de rendre justice à l’auteur du Dernier des Justes, il faut lire L’Ancêtre en Solitude. Et le faire lire.

Aujourd’hui, grand-mère de quatre petits enfants, Simone Schwarz-Bart vit entre Goyave, en Guadeloupe, et Paris.

De là où il est, celui qui fut un précurseur incompris croit-il que le monde est devenu meilleur et les humains plus intelligents ?

 

 

* C’est à Pully que l’un de leurs fils, Jacques, découvrit le jazz grâce au père d’un camarade d’école. Il est aujourd’hui saxophoniste de jazz.

 

 www.brotherjacques.com

 

 

Les livres d'André et Simone Schwarz-Bart sont pour la plupart éditées au Seuil.