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10/04/2013

UN POEME DE CLAUDE ROY POUR ZAO WOU-KI

«La chaîne de l'amitié

fait la ronde autour du monde».

Claude Roy

 

C'est chez Claude Roy, rue Dauphine, à Paris,
que je vis pour la première fois un tableau de
Zao Wou-Ki,
ce peintre chinois admirateur de
Paul Klee et ami des poètes.

L'écrivain français fut en effet le premier à acheter une de ses œuvres. 
C'était en Suisse et pour Claude Roy, cet artiste venu d'ailleurs
était encore un parfait inconnu.

Il le rencontra finalement en 1949 et devint l'un de ses plus fidèles amis.
En 1957, il lui consacra un livre. 

En 1993, dans le recueil de poèmes intitulé Les pas du silence*
l'auteur français lui consacre un chapitre entier. 

Afin de rendre hommage à l'artiste décédé le 9 avril à Nyon, 

voici le premier de ces textes où Zao Wou-Ki est exprimé

avec l'âme et les mots d'un connaisseur et d'un ami.

 


 

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«Le silence fait silence...»


photo: copyright: artintern.net/


«Wou-Ki hante les plages où le sec et l'humide n'en ont jamais fini
de s'entre-contester l'espace, où l'on ne sait jamais très bien si c'est l'eau dormante ou l'eau au galop, la vague ou bien l'écume qui vont l'emporter,
ou bien, au contraire, la gloire du soleil, ses flèches en vrilles de cigales,
son feu blanc qui sèche et blanchit les racines, les os, les épaves, et fait,
du sable nu d'où s'est retirée la mer, ce pelage brûlant et fauve où le ciel blanc s'endort et rêve en blanc.

 

Wou-Ki rôde sur le rivage aux heures où les marées reprennent souffle,
à la pointe immobile de leur course.


Quand la lumière d'entre cuivre et crépuscule hésite entre chien qui pleure
et loup qui hurle, quand l'océan caché dans les repaires de la nuit retient
sa respiration, Wou-Ki est là.

 

Quand la cavalerie des nuages emporte par rafales les armées réfléchies des caractères de l'écriture chinoise, bousculant les bataillons défaits des idéogrammes barbares, Wou-Ki est là.


Quand le ciel bas est tendu comme la peau grise du tambour des grands vents monotones, quand le silence des déserts bourdonne à minuit du bruit de la mer dans un coquillage, Wou-Ki est là.

 

Il explore ces domaines. Il va, vers la lisière des grands massifs pensifs
et des buissons bruissants de sécheresse austère. Il marche sur la frange des flots, et Maître Lao Tseu lui parle tout bas.
Il marche sur les dunes, et il salue Tchouang Tseu qui s'avance vers lui
les pieds nus.

Les rapaces de la tempête montent à l'assaut de l'horizon, lacèrent le bleu du jour, plongent dans le noir d'orage. Wou-Ki est là.


Il étend la main, et le calme s'étend en ondes de silence.
Le silence fait silence.


Alors Wou-Ki repasse la frontière de sa contrée intérieure. Il sort en souriant du tableau ou de la gravure.

Il ouvre la porte de l'atelier.


D'où croyez-vous qu'il vient ? De très loin. De tout près. Il montre le chemin. Il ouvre la Frontière. Il explore le pays très réel à l'envers des paupières».

 

 

(Texte commentant L'Envers des Paupières, huile sur toile, au Folkwang Museum d'Essen).

 

 

Quelques repères


1921: Naissance à Pékin

1935: Entre à l'Ecole des Beaux-arts de Hangzhou.

1938: Epouse Lan-Lan (16 ans), musicienne, qui lui donnera son fils unique.

1948: Emigre en France (Paris) avec sa femme et son fils.

1951: Premier séjour de Zao Wou-Ki en Suisse. Il y découvre la peinture de Paul Klee. L'éditeur et critique d'art suisse Nesto Jacometti organise une exposition de gravures à Genève et Berne.

1952: Expositions à Lausanne et Bâle.

1954: Voyage en Suisse.

1957: Divorce.

1958: Rencontre celle qui sera sa deuxième épouse, Chan May Kan, dont il aura une fille, Sin-May.

1964: Devient Français.

1972: Décès de Chan May Kan.

1977: Epouse Françoise Marquet, conservatrice au musée d'Art moderne et au Petit Palais à Paris.

1980: Illustre un texte inédit de Philippe Jaccottet, Beauregard.

1980-2006: De nombreuses expositions à travers le monde y compris en Chine.

2006: Début de la maladie.

2011: S'installe en Suisse.

2012: Décès à l'hôpital de Nyon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

* Editions Gallimard, 1993

17:31 Publié dans Culture, Lettres, Monde | Lien permanent | Commentaires (0) |

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