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14/12/2012

CHOSES VUES AU LIBAN (6) FACE A L'INNOMMABLE

Mes récentes semaines au Liban furent éclairées par des visages
et paysages inoubliés. Mais elles furent aussi alourdies par un bombardement et la guerre en Syrie.
Loin des analyses  politiques, en voici quelques reflets :


Ce jour-là, A. m'a peut-être sauvé la vie. Mais comme nous ne connaissons ni le jour ni l'heure, allez savoir... 
Ce vendredi 19 octobre, dans l'après-midi, le mari de mon amie Jacqueline (voir mon blog précédent: Au nom de l'Amitié) m'avait en effet suggéré de rentrer «chez moi» par un itinéraire qui ne transitait pas comme j'en avais l'habitude par la Place Sassine, coeur d'Achrafieh. Je me trouvais encore à la rue Zahrat el Ihsan lorsqu'un bruit énorme se fit entendre. Autour de moi, les passants ne furent pas trop inquiétés et leur calme me rassura. «C'est un  tableau électrique qui a dû sauter..» dit l'un d'eux. 

Par qui et pourquoi ?

Six minutes plus tard, j'étais dans une pharmacie et ce fut alors une gigantesques détonation. La pharmacienne et ses collaboratrices pâlirent et se jetèrent sur leurs téléphones portables. La TV nous montra l'arrivée des secours et un afflux de véhicules. Le sol était recouvert de corps et de flaques de sang. Nous sûmes qu'un attentat à la voiture piégée avait été commis non loin de nous, «à la Place Sassine et à une heure de pointe»répétaient des Beyrouthins incrédules. Par qui et pourquoi ? ll n'y avait plus eu d'attentat dans ce secteur depuis 2008. Celui-ci avait-il un lien avec la guerre en Syrie, ou avec le Hezbollah ? Mille hypothèses furent évoquées. Et toujours cette question lancinante: «Mais pourquoi un attentat dans ce quartier chrétien?» Aussitôt, les Libanais paniquèrent: «Et  si la guerre recommençait

Mais où était Nicolas ?

Dans la rue, les gens se précipitèrent à leurs fenêtres et sur leurs balcons afin de dialoguer avec les passants et d'obtenir des informations. Ils voulaient savoir si leur famille, leurs enfants, leurs amis n'étaient pas précisément à la Place Sassine à ce moment-là. S'ils étaient vivants ou pas, blessés ou sains et saufs. C'était une question de vie ou de mort. Elle nous obsédait tous. Elle seule importait. Mais comment savoir ? Nous n'allions pas nous rendre sur le lieu de la déflagration et y entraver le travail des secouristes. 

Les lignes de téléphone étaient coupées et l'attente se fit insupportable. Il y eut des crises de nerfs, des larmes, tandis que les sirènes d'ambulances, de plus en plus stridentes, nous affolaient. On se serait cru dans un film d'horreur. A la différence qu'il ne s'agissait pas d'une fiction mais d'un événement «en direct».

A l'étage de mon lieu de résidence, ma voisine avait été blessée. Elle descendait du bus devant Costa, à Sassine, et fut coupée par des débris de verre. Les vitrines de la librairie Antoine avaient giclé. A New-York, ses parents connurent une heure d'angoisse. De notre côté, nous étions très inquiets car nous n'avions pas revu depuis le matin Nicolas, un jeune collègue suisse. Par chance, il se promenait dans un autre quartier au moment de l'attentat. Alors que nous nous interrogions sur son sort, il s'en revint tout joyeux et ignorait tout de l'attentat. Il est vrai qu'Hamra est un autre monde.

 

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L'attentat de Wissam Al-Hassan (un musulman sunnite) serait-il le premier d'un nouveau cycle ? Personne n'a encore oublié Rafic Hariri, Samir Kassir, Gibran Tuéni, Pierre Gemayel et combien d'autres, amis, gardes du corps et chauffeurs, ni ceux qui en réchappèrent, parmi lesquels Marwan Hamadé* et May Chidiac.

 photo: copyright gf

Après une panne d'Internet, le courrier électronique se remit à fonctionner. Et nous fûmes nombreux à pouvoir enfin répondre à nos proches alarmés. «Maman, reviens, ce que montre la TV est horrible!» m'écrivit mon fils, alors que j'avais réservé mon billet de retour pour le surlendemain. Il paniquait car en Europe et aux Etats-Unis, en Asie, les chaînes de télévisions diffusaient en boucle des images dramatiques provenant de la Place Sassine et répétaient sans fin les noms d'Achrafieh, Beyrouth, Liban. Tout précisément ce quartier, cette ville, ce pays où nous étions, soudain frappés par une terreur aussi criminelle que lâche et qui ne fut pas revendiquée. Nous apprîmes bientôt qu'en plus du chef des services secrets – Wissam Al-Hassan – visé par l'attentat en raison de ses positions anti-Bachar, la bombe avait tué sept civils, blessé près d'une centaine de personnes. Certains en portent aujourd'hui les séquelles et ce sera peut-être encore le cas demain et peut-être toute leur vie.

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Quelques heures avant les obsèques de Wissam Al-Hassan, 
sur la Place des Martyrs. 

photo: copyright gf

 

Moi qui suis plutôt indocile, j'ai bien fait d'avoir écouté Antoine, ce jour-là... Mais je ne peux m'empêcher de penser aux plusieurs dizaines de personnes qui ont perdu un des leurs et qui vivent aujourd'hui dans la précarité, leur appartement ayant été détruit dans l'attentat... 

Depuis 1975, des esprits pervers et démoniaques ne veulent pas laisser le Liban vivre en paix et se développer comme il en a le droit. Son élite et sa jeunesse sont condamnées à l'exil. Qui sont les agresseurs et pourquoi détruisent-ils un pays ? L'avenir le dira peut-être un jour. Mais après combien de souffrances et d'injustices ?

Les sirènes mortifères

Il faut avoir été confronté personnellement à cet Innommable pour ressentir concrètement  le drame que continue d'endurer au quotidien le peuple du Liban. Cette vie éternellement entre parenthèses et qui interdit les projets. Ce subtil parfum de gardénia conjugué aux sirènes mortifères des ambulances. Cette angoisse qui vous étreint lorsque vous apprenez que la route de l'aéroport est obstruée par des manifestants cagoulés et qu'il n'est pas sûr que votre avion puisse voler «étant donné les circonstances». En ce qui me concerne, j'aurais été prête à tout et même à ramper par des chemins de traverse pour arriver à l'avion et sortir de ce piège... «La guerre des autres» décrite par Ghassan Tuéni dans un livre paru durant la guerre de 1975-1991 avait ainsi réapparu au Liban un après-midi d'octobre 2012...  Ghassan Tuéni, qui plaida le pardon dans «Enterrer la haine et la vengeance»  et avec qui je terminerai tout bientôt ce voyage 2012 au Pays des Cèdres.

 

 

* Sur ce point, lire dans l'excellent bi-mensuel romand LA CITE 6 l'interview de l'ex-ministre Marwan Hamadé, rescapé d'un attentat commis en 2007 et dont les exécutants devraient être jugés à La Haye en mars 2013. Quant aux commanditaires, aux dernières nouvelles, ils seraient toujours (fidèles) à leur poste, à Damas et à Téhéran. 

www.lacite.info.

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