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08/12/2012

LIBAN, OCTOBRE 2012: CHOSES VUES (5) AU NOM DE L'AMITIE

Mes récentes semaines au Liban furent éclairées par des visages et paysages inoubliés. Mais elles furent aussi alourdies par un bombardement et la guerre en Syrie. Loin des analyses  politiques, en voici quelques reflets :


Je le savais. Le Liban d'aujourd'hui n'est pas un havre de paix et de sécurité. Mais c'est au nom de l'amitié – qui autorise tous les risques – que j'avais pris le chemin de Beyrouth cet automne 2012. J'avais promis à deux amis touchés par la maladie d'être auprès d'eux. L'un d'eux, que j'évoquerai plus tard, nous avait entre-temps faussé compagnie. La vie est décidément trop courte et incompréhensible.

Quant à ma «grande soeur», l'avocate Jacqueline Massaki, elle était là sans être là. Voici plusieurs années déjà, la mémoire a déserté l'esprit de celle qui fut la première Libanaise à devenir membre du Conseil de l'Ordre des Avocats. A ce titre, elle aura déployé des sommes d'énergie en tant qu'avocate bancaire mais aussi de générosité pour défendre les droits de la femme face à l'iniquité des délits dits «d'honneur» et qui n'étaient (ne sont) que pur déshonneur. En tant que juriste, elle aura représenté son pays sur tous les continents et, partout, elle suscita des amitiés. Avec François Porel, elle est l'auteur de LA MEMOIRE DES CEDRES (Editions Robert Laffont), un roman qui fut accueilli par un grand succès populaire. C'était pendant la guerre et ce livre restituait de manière très vivante la complexité de la société libanaise avec ses composantes religieuses et communautaires. Jacqueline travailla sans cesse et avec acharnement. Elle fit tout pour se rendre utile à ses amis, à son pays.

Et puis, «la malchance», dit son mari. «L'injustice». Maintenant qu'elle est partie sans le vouloir pour ce Pays de l'obscurité, dont on ne revient pas encore pour l'instant, celle qui disait «J'aime que mes amis s'aiment» a été abandonnée par la plupart de ses «amis». Ils se comptent sur les doigts d'une main, et encore, ceux et celles qui lui sont restés fidèles et qui daignent prendre de ses nouvelles auprès de son mari. 

Mais qui, et de quel droit, oserait jeter la pierre à ceux qui l'ont oubliée, qui ne veulent plus la voir ni prendre de ses nouvelles parce que la maladie d'Alzheimer – qui n'est pas contagieuse mais qui les angoisse terriblement – l'a transformée en «petite fille» au regard généralement indifférent sinon triste elle qui rayonnait de joie ?

En 1974 puis en 1982, au Liban, le poète Maurice Chappaz l'avait trouvée «vive, si vive et gaie…» et fut  «emporté par sa spontanéité». Il la revit souvent en Suisse et pour la dernière fois en 2002 à son chalet du vallon de Réchy, en Suisse.

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Jacqueline Massabki et Maurice Chappaz, aux Vernys, en 2002. 

 

Il fut subjugué par «ce charme de femme volontaire; volontaire: pas autoritaire» et fut bouleversé par la vision de Jacqueline soignant sa mère «avec tant de taquinerie affectueuse, de tendresse juste…»

Dans son Jounal du Liban*, il écrivit: «La réponse familiale et aimer à la Jacqueline me caresse les yeux et les oreilles».

Que dirait-il de l'extrême solitude dans laquelle elle et son mari sont aujourd'hui confinés ? 

Depuis 2006, elle n'est plus ce qu'elle fut, ma grande soeur. Mue par je ne sais quelle pulsion, je veux cependant la voir, l'aider, celle qui est devenue ma petite soeur.

Au premier jour de nos retrouvailles, après douze mois d'absence, elle me sembla d'abord émerger d'un long sommeil et sursauta. Elle me dévisagea longuement, me scruta puis elle me gratifia d'un sourire indicible.

Jacqueline ne parle et ne marche plus depuis deux ans. Nous ne parlerons plus jamais littérature et beaux-arts. Elle ne me parle plus de l'Australie et de la Mongolie ou encore de la Chine au temps de Mao, de Malraux et d'Andrée Chedid. Mais il arrive que des éclairs de lucidité traversent ses yeux et l'on se met à espérer... Parfois, ellle dit «oui» ou «non» en arabe et joint ses lèvres pour signifier qu'elle veut donner un baiser. Son mari affirme que c'est «un bon signe». Il dit: «Qui peut savoir ? Quoi qu'il en soit, nous avons tous le même programme...» 

En attendant – un miracle ou la fin, qui nous attend tous – , il cueille chaque matin un gardénia sur son balcon-jardin et le pose délicatement sur son coeur après le lui avoir fait respirer. Et si ma «grande soeur» avait gardé, en elle, le parfum du gardénia ? Elle est là sans être tout à fait là, et nous sommes là. Nous serons là jusqu'à la fin pour elle et son Ange gardien. 

* In ECRITURE no 19 (automne 1982).

 

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