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05/11/2012

LIBAN, OCTOBRE 2012: CHOSES VUES (1)

Je reviens de trois semaines au Liban qui furent éclairées par des visages et paysages inoubliés, malheureusement alourdies par la guerre en Syrie et par un bombardement. Loin des analyses  politiques, en voici quelques reflets :


Une forêt de gratte-ciel et de chantiers m'entoure entre Achrafieh et Gemayzé où les maisons traditionnelles libanaises disparaissent peu à peu, achetées puis démolies par les bâtisseurs de tours, englouties sous le verre et le béton.

Les logements de ces immeubles de trente à quarante étages, aux prix vertigineux, ne sont pas destinés aux Libanais mais aux Arabes du Golfe qui s'y voient déjà, entre mer et montagne. «Avec l'argent, on peut tout» me répète un ami beyrouthin qui ne reconnaît plus sa ville et rêve encore de l'Age d'or du Liban. 

C'était avant la guerre. Avant les «seigneurs de la guerre» et autres nouveaux riches. Avant la destruction du pays et de certaines âmes.

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Maison traditionnelle libanaise miraculeusement préservée. 

De fait, les investissements sont gargantuesques et surréalistes compte tenu du contexte régional et de l'instabilité politique. Pour la plupart venus d'ailleurs, les promoteurs veulent transformer Beyrouth en un Hong-Kong oriental. Et n'allez pas leur parler d'identité, de patrimoine architectural... Ces esprits-là ne comprennent pas ce langage comme ils ne comprennent rien à l'art, à la culture, à la poésie (comme moi, je l'avoue, je ne comprends rien à leur univers).

La défiguration inéluctable de Beyrouth

Eux sont hantés par l'obsession de construire des tours et des appartements luxueux. La défiguration de Beyrouth et de ses environs s'accélère. Viendra le jour où l'on ne reconnaîtra plus la capitale orientale chantée par Nadia Tuéni et Georges Schéhadé. La cité qui abritait des maisons aux fenêtres et aux portes en arc, ces dentelles de bois entourés de jardins, de palmiers et de gardénias. Des arbres en plastique ont été plantés sur les toits. Les maisons libanaises, nous les retrouverons sur les photos de Laurent Costantini, un jeune artiste français qui photographie depuis plusieurs années les anciennes maisons de Beyrouth, et dans les albums publiés par des éditeurs fâchés avec des politiciens corrompus eaveugles (comme il y en a certes partout). Sur le plan d'un immeuble en chantier, je lis que l'espace dévolu à la«bonne» est d'environ 1m. sur 2 petits mètres et sans fenêtre.

Et moi qui avais pensé, le jour où l'on m'avait fait découvrir de visu ce «maid space», qu'il s'agissait d'un réduit à balais... 

Des architectes aux «petites bonnes»

Les architectes de ces promoteurs ont des idées étranges. Comment un être dit «humain» peut-il dormir dans un lieu si exigu«Tout de même, il y a de la place pour un matelas...», me dit-on. Corvéables et parfois violables à merci, les «petites bonnes» venues des Philippines, du Népal et d'Ethiopie pour échapper à la misère, en échange de deux à trois cents dollars par mois, doivent souvent tomber de haut. Certaines choisissent de se défenestrer. Soyons justes: la plupart d'entre elles sont accueillies par des Libanais qui les traitent avec respect et affection comme des membres de leur famille.

 

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Avec la prolifération de ses tours, la défiguration de Beyrouth s'accélère.

 

Depuis quelques minutes, j'assiste au ballet assourdissant et incessant d'un hélicoptère des Nations Unies qui vient se poser sur le toit du bâtiment voisin. «Ce sont des médicaments qui arrivent du port. Cela va plus vite que de devoir traverser la ville...» et de défier les monstrueux embouteillages et l'anarchie de la circulation.

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Un «acrobate du bâtiment». Selon L'Orient-Le Jour, ces ouvriers sont pour

la plupart orginaires de Syrie. Ils évoluent sans filet et dorment souvent sur place ou dans des conditions très rudimentaires. S'ils contribuent à la «métamorphose du Grand Beyrouth», c'est pour gagner leur vie (13 dollars 

par jour) et parce que, depuis quelques années déjà, il n'y a pas de travail en Syrie. De temps en temps, un ouvrier tombe, est tué ou blessé. Selon leurs

opinions politiques, il arrive aussi que ces ouvriers se fassent agresser par

des pro ou anti-Bachar...Les Libanais ont gardé de mauvais souvenirs de l'occupation de leur pays, durant trente ans, par la Syrie.

*

A la rue Mgr Moubarak, une poule et cinq poussins s'étaient aventurés Dieu sait pourquoi sur le trottoir. Deux chatons errants tournaient autour d'eux. Puis une porte s'ouvrit. Un homme âgé apparut, souriant, et adressa quelques mots à sa poule et à ses poussins, qui rentrèrent dans une cour intérieure. Nous fûmes rassurés. Si les trottoirs de Beyrouth ne sont pas souvent faits pour les piétons, que dire de nos petits amis les poussins?

   *

En bas de la Place Sassine, le vieux cordonnier a poussé de hauts cris quand il m'a vue. 

«Ahlan we sahlan !» («Soyez la bienvenue »). Et aux trois messieurs-dames qui attendaient leurs chaussures, assis dans son atelier en sirotant un café, il crut nécessaire de préciser «Elle est Suisse. Elle est revenue !». Il s'appelle Abed et le sourire accompagne toujours son visage. Voici deux ans, nous avions passé un bon quart d'heure à retrouver un de mes mocassins, caché sous sa montagne de chaussures, et nous avionsbien ri. Le cordonnier avait imaginé que j'aurais osé marcher dans la rue avec une seule chaussure et cette hypothèse plus que farfelue l'avait amusé. 

 *

A deux pas du cordonnier, quand je suis entrée à la pharmacie et que j'ai demandé des nouvelles de son responsable, les dames m'ont regardée d'un drôle d'air. L'une d'elles s'est finalement résolue à me dire : «Vous voulez parler de Monsieur Gibran ? Il est mort il y a six mois...» Sa collègue m'a précisé qu'il n'a pas souffert. «Il était en train de servir un client lorsque cela est arrivé. Il a eu un malaise, il est tombé et ne s'est plus relevé».

Telle fut la première journée de mes retrouvailles avec le Liban, pays dont j'ai connu, me dit-on, «l'âge d'or».

C'était dans les années 70. 

Demain, j'irai voir la mer de près.

 

«Voir et toucher

le plus de terre et de mer possible

avant de mourir» 


Nikos Kazantzaki.

 


Copyright des photos: gf


 

18:32 Publié dans Lettres, Monde | Lien permanent | Commentaires (0) |

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