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15/08/2016

LA FACE INTIME DE BERTIL GALLAND

Hermann Hesse nous l'avait appris dans Le loup des steppes
l'être humain est multiple.
Bertil Galland le confirme dans son dernier livre:
LES CHOSES, LES LANGUES, LES BETES,
sous-titré Petite encylopédie intime.
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A vingt-quatre ans, ayant la sagesse de concilier lecture et nature. 

 Photo: collection privée

 

Cet amoureux précoce du voyage et de la poésie, spécialiste de la littérature romande et de la Scandinavie a interviewé les «grands» de ce monde et couvert des guerres lointaines. 
Grand reporter, écrivain, à la fois éditeur et encyclopédiste, cet érudit n'est par bonheur jamais demeuré confiné à l'univers parfois austère et pédant des «intellectuels». 
Ses parents – sa mère était Suédoise, son père Vaudois – lui ont en effet appris à côtoyer les «humbles», qui sont souvent les «vrais». Afin de mieux comprendre notre planète, Bertil Galland a appris de multiples langues étrangères. Les enfants furent souvent ses premiers maîtres.
Dans les villes et sur les montagnes de la plupart des continents, dans les déserts et au bord des océans, il a pris le temps d'observer, à la loupe et avec son cœur, les «petites choses» qui sont l'essence de la vie.
Le sixième volume de ses Ecrits autobiographiques m'a tout particulièrement réjouie par l'universalité et la finesse de son propos sans oublier la petite musique de ses mots.

Loin de théoriser sur les grands problèmes politiques et géostratégiques du monde, Bertil Galland y révèle en toute simplicité sa tendresse, son humour et son humanité. 

    

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Bertil Galland: le coeur et les yeux attentifs aux «petites choses».

Photo: collection privée

 

De la disparition du «plomb» au «chez-soi portatif»

Ainsi Bertil Galland nous emmène-il dans les pages de son voyage au long cours. Si les imprimeries d'il y a quelques décennies lui manquent, ce n'est pas seulement pour l'odeur du «plomb». Autour des typos, souvent princes de l'orthographe, remplacés par les ordinateurs, une atmosphère magique s'est envolée dont l'éditeur et journaliste est nostalgique. Il y a de quoi...

Mais le grand reporter s'en est allé une fois de plus au bout du monde. Dans son sac, entre deux livres, voici la précieuse  trousse de toilette qu'il appelle son «chez-soi portatif» et qu'il nous recommande impérativement à anses. Parce que, que l'on soit dans la jungle ou dans un hôtel peu étoilé, la surface où poser cette trousse ne sera pas forcément vierge. A force de voyager dans des lieux improbables, Bertil a appris à déjouer mille et un dangers. Cinquante ans après ses premiers vagabondages, il se souvient de tout. L'évocation d'un savon, au temps de l'Allemagne hitlérienne, qu'il traversa pour se rendre en Suède, nous renvoie à Auschwitz où il se trouva quelques années plus tard. En temps de paix, la vie quotidienne de Galland n'est pas toujours un long fleuve tranquille. 
A Vevey, c'est une concierge-sorcière, qui apparaît. Mais la race est de partout. Plus loin dans nos déambulations, Bertil Galland rend hommage à un menuisier-ébéniste de Forel qui savait tout faire de ses doigts, le bienheureux, et qui de surcroît était un homme bon.

 

De la condition humaine à l'Amérique

Mais, au fait, «que font les hommes sur la terre?» Veulent-ils réellement «éviter qu'une chape ne se referme sur eux?» Croyants ou non, il nous incombe de répondre à cette question! Mais avant, suivons Bertil, Sylvie et Julien (deux mois!) Galland sur les routes d'Amérique, de Los Angeles au Yosemite Park, de Broadway au Pacifique où nous entendons un jeune père de famille s'exclamer: «Tournez, les roues d'auto et les roues de landau!» 
Car le fait est que la petite famille Galland roulait. «Bon Dieu, nous roulions dans des espaces de formidable liberté».

 

De la première 2CV aux roses via Perec 

De retour en Suisse, après s'être interrogé sur l'efficacité des freins de sa 2CV, le journaliste se plonge avec délectation dans «Je me souviens» de Georges Perec. 
Si la Petite encyclopédie intime nous révèle «la grande misère des desserts» d'aujourd'hui et de la vie d'artiste, elle nous conduit aussi à François Cheng et à d'autres interlocuteurs: les fourmis de Keller, les vipères du Lavaux, les pics, avec leur tambourinage, et les coucous. Mais voici des sangliers prétendûment «zen» au moment de l'amour... A ces animaux-là, je  préfère les roses, «Pierre Ronsard» ou «Nina Weibull», de Bourgogne et d'Ardèche et de Paris.  Ou encore de Bulgarie et d'Ispahan.
Les roses donnent à ce dernier livre de Galland un parfum irrésistible. Afin de prolonger l'enchantement, j'ai glissé entre deux pages une rose «Crimson Glory» de mon jardin.

  

 DANS LE TEXTE

«Je ressens parfois la nostalgie de l'Ouest américain, milliers de miles, routes droites qui vont à l'amble sur les plateaux ou dans les déserts rouges avec les motels à camionneurs, les rodéos de village sous les pentes à pins...»

 

«Les êtres humains se flairent à travers les barreaux du temps, de la distance, des langues. Ainsi François Cheng...»

 

«J'ai toujours eu de l'affection pour les pics, ces sédentaires en mouvement, ces solitaires à l'obstination bruyante. De son bec pointu, le pivert, un cousin, fouille l'herbe d'un verger et couvre sa fuite ondulée par un rire en cascade. Le pic noir des forêts de montagne, je l'ai plus souvent entendu qu'aperçu. Où se cache-t-il donc toujours ce croque-mort à calot rouge, qui vous aligne trente ou quarante coups de bec en deux secondes comme un menuisier frénétique qui aurait quelque peine à enfoncer les clous d'un cercueil ?»

 

«Ainsi le monde contemporain communique, répond, en dit des paquets par des textos. Il suffit d'une ligne. Il n'est plus requis de peser ses mots ni de connaître l'orthographe. Pour livrer plus de détails sur vous-même, skypez!»

 

 

 

 

 

 

* 232 pages, Editions Slatkine.

 

 

 

 

 

31/07/2016

GUGGENHEIM: DE LA MISERE A LA GLOIRE

Les lecteurs de 24 Heures étant pour la plupart francophones, 
je vous propose ici, essentiellement en français,
le début du chapitre premier de GUGGENHEIM SAGA. 
Cet essai biographique trilingue
retrace la trajectoire des Guggenheim nés à Lengnau (Argovie) dans la misère.
Et devenus des pionniers, philanthropes et mécènes au rayonnement mondial.

  

«L’amour d’un père est plus haut que la montagne ».

PROVERBE JAPONAIS

 «Un petit garçon marche sur la route, 17 entre la Bodenstrasse et la Vogel- sangstrasse, sa main dans celle de son père.

Nous sommes en 1836, à Lengnau, la seule localité de Suisse, avec Endingen, où les Juifs ont le droit de résider depuis 1776.

Meyer a six ans et sa mère, Charlotte – appelée plus familièrement Schäfeli – Levinger vient d’être transférée dans un hôpital spécialisé, à Königsfelden, pour « fatigue nerveuse »*. Cette maman est fragile. En 1832, elle a donné le jour à son sixième enfant, Zierle.

En dépit de son jeune âge, Meyer est conscient du fardeau qui repose sur les épaules de son père.

Connu pour sa vaillance, celui-ci réussit de plus en plus difficilement à concilier son métier de tailleur et ses responsabilités familiales. La commune juive de Lengnau paie déjà les vêtements, chaussures et frais médicaux de ses enfants, ce qu’il considère comme une humiliation.

 

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Lengnau, Marktgasse, altes Waghüsli vers 1890 (StAAG NL.A-0329 At 30a), Staatsarchiv Aaargau.

 

Simon voudrait tant que Schäfeli guérisse rapidement et qu’elle retrouve sa place au sein du foyer. Ainsi seront- ils tous ensemble, comme avant.

Le temps passe, sans amélioration de la santé de Schäfeli. Les autorités se décident à placer Simon sous tutelle et dispersent les six enfants au sein de familles plus ou moins apparentées de Lengnau. Peut-être Simon songe- t-il que ces temps difficiles seront éphémères. Mais l’état de son épouse s’aggrave et son hospitalisation se prolonge.

Schäfeli a quarante-quatre ans lorsqu’elle décède après deux ans d’internement. Elle sera enterrée au cimetière de Lengnau, et non pas sur la petite île du Rhin, la dénommée « île des Juifs » ** où, jusqu’en 1750, les Juifs de la région devaient enterrer leurs morts, faute de mieux.

Celle-ci était située sur le territoire allemand de la ville de Waldshut- Tiengen, en amont de Coblence. En 1603, la ville de Waldshut l’avait louée aux Juifs du comté de Baden car la Suisse ne les autorisait pas à créer des sépultures sur le sol helvétique. De Lengnau à l’île, le trajet du défunt, posé sur une charrette, durait environ trois heures... Or « l’île des Juifs » était souvent inondée et les familles endeuillées ne retrouvaient parfois plus leurs morts. Ils avaient beau chercher... et encore chercher.

Ils en arrivaient à croire que leurs proches avaient disparu dans le mélange informe de la terre et de l’eau, et ils en étaient inconsolables.

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De Lengnau à New York... Petit-fils de Simon Guggenheim,  Solomon créa la
Fondation Solomon R. Guggenheim en 1937. Le musée éponyme était inauguré en 1959,
dix ans après la mort de son fondateur.

 

copyright: Roland Bettex

 

Mais les temps ont heureusement changé et Schäfeli aura sa tombe au cimetière juif de Lengnau. Simon et ses enfants peuvent désormais prier sur sa tombe. Sans doute pensent-ils qu’elle ne souffre plus et que, de là où elle est, elle les protégera.

Devenu veuf, Simon Meyer est père de cinq filles de deux, sept, dix, onze et douze ans. 19 Son fils unique a huit ans.

Les grandes sœurs sont bien trop jeunes pour remplacer leur mère et tenir un ménage ou encore pour veiller sur Rebecca et Zierle, les deux petites.

Afin d’alléger la tâche de son père, le jeune garçon exercera, parallèlement à l’école, le métier de colporteur. Une caissette sur le dos, il s’en va frapper aux portes des ménages, en Suisse aussi bien qu’en Allemagne voisine, afin de vendre fil, boutons, lacets et autres menues fournitures.

En vérité, Meyer est un enfant aussi pugnace que solidaire. Il souhaite ardemment réunir toute la famille sous le même toit. Il tient à ce que ses sœurs et son père puissent manger à leur faim et se vêtir sans craindre le froid. Et sans rien demander à personne... Les quelques sous qu’il réussit à gagner amélioreront l’ordinaire de son père et de ses sœurs.

À seize ans, il commence son apprentissage de tailleur chez Léopold Pollak, dans le village voisin d’Endingen. Sans que l’on ne puisse attester d’une véritable vocation, il deviendra tailleur. Comme son père...»

 
 

* Dans son Registre, la commune écrira moins subtilement « dérangée de la tête ».

** En 1750, en raison de la recrudescence des inondations du Rhin, la Suisse permit aux Juifs de disposer d’un cimetière à Lengnau et à Endingen. Dans les années 1954-1955, près de quatre-vingt tombes furent exhumées et transférées au cimetière de Lengnau. Les restes de certains corps non-identifiés furent rassemblés dans une tombe commune du cimetière de Lengnau/Endingen qui dispose de deux portes d’entrée (une par village).

 

 
 

GUGGENHEIM SAGA, illustré, 120 pages, illustré, Editions Z, Lausanne est en vente dans toutes les bonnes librairies ou chez l'éditeur: 

zeditions@netplus.ch

tél. 021 616 66 10     079 377 83 50.

 Fr. 34.90  (pour la Suisse, port et emballage gratuits).

€ 31.20 (port et emballage gratuits).