16.05.2012

ROUSSEAU «FILS DE FEE»: LE REGARD DE DELTEIL

Né dans l’Aude d’un père bûcheron-charbonnier et d’une mère «buissonnière»,
Joseph Delteil (1894-1978)
est une figure aussi attachante que non-conformiste
de la littérature française. 
Le «fils de fée» qu’il voyait en Rousseau était son «frère».

Voici un extrait de son texte intitulé «De Jean-Jacques Rousseau à Mistral».


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Joseph Delteil, l'ami d'Henri Miller et «frère» de Rousseau, dans son bureau.

«Il était une fois un fils de fée qui s'appelait M. Jean-Jacques»

 

Il allait à travers cœurs et champs à la poursuite de son fol instinct, tirant la langue aux principes et l'oreille aux lois.
Il pratiquait un peu l'amour, versait des larmes sous le ciel, et contait tout son cœur aux choses, son cœur, bon et mauvais.

«Un visage ruisselant de passions et de pleurs»

Je le vois grand, long, avec un front bleu de violoncelle et d'herbier. «Ses yeux étaient comme deux astres» (Prince de Ligne). Ils flamboient à mort dans un visage ruisselant de passions et de pleurs. Une inquiétude rôde, une inquiétude animale et divine, sur ces traits d'angoisse éloquente, de superbe faiblesse. Il tremble d'un délicieux tremblement d'assassin. Les beaux esprits sont à ses trousses. Lui, il classe des rhododendrons sous les tuiles dans une chambre qui sent les Alpes. Il palpite dans un halo de sentiments en robe de chambre. Il rêve, incomparablement tendre avec sa bouche charnelle et chaude. Parfois aussi il gémit, et son gémissement prend l'accent ignoble – je songe à votre «ignoble Rolla», Paul Valéry – ignoble à ravir et métaphysique en diable d'un Dieu empalé par des singes. Il y a de l'Antigone en lui, avec de l'Abélard. Plus émouvant que le saule pleureur me semble le chêne pleureur. Un Héros me plaît davantage tout rompu de défaite, un Dieu tout couronné d'épines.

«Cette langue tirée aux bourgeois...»

«Allons, oui, l'essentiel de Jean-Jacques c'est sa candeur et sa fièvre, le mouvement de son sang dans ses veines, sa veulerie et sa pitié, son port vache, son allure sentimentale, ses rêveries louches, parfois ce pathos chaud comme une bouche, ses furies printanières et sa folle volupté, sa conscience fragile et son cœur au-dessus de tout; c'est ce mépris amer des jugements des hommes, cette désinvolture de solitaire dans une société de pommade et de verre, ce sans-souci d'enfant qui s'en fout et comment, cette langue tirée aux troupeaux de bourgeois et de commis, ces pieds de nez et ces coups de pied et ces crachats plus éclatants que des oiseaux; ce qui me plaît en Jean-Jacques, c'est son émoi devant un arbre de Savoie, cette larme pour un rien pur, ce tourment puéril et ces torrents d'extase, ce qui me plaît c'est sa poignée de main à Saint-Lambert, c'est la misérable Thérèse, c'est, l'avouerai-je? peut-être même les Enfants-Trouvés (...).

C'est le «pauvre Jean-Jacques» qui prend toute mon imagination, tout mon cœur; ce «pauvre Jean-Jacques» qui roule son âme dans son cagibi solitaire, parmi des cahiers de musique, avec l'accent de la passion et de l'humanité; cet ami; ce frère».

 

* Extrait de De J.J. Rousseau à Mistral (1928)

 

 

D E S   C I T A T I O N S   D E    D E L T E I L

«Ecrire, c'est fraterniser; c'est fraterniser en jouant…»

«Ecrire : c'est faire l'enfant!»

«Le charme de vivre : c'est l'amitié»

«J'aime, voilà tout mon secret»

 

D E S     L I V R E S

ROUSSEAU

Rousseau, les Alpes et la poésie anglaise, par Eric Christen et Françoise Beaud (Editions de L’Aire).

Madame de Warens, par Anne Noschis (Editions de L’Aire).

www.editions-aire.ch

DELTEIL

Le Cœur grec (1919).

Correspondance privée Henry Miller-Joseph Delteil, Paris, Pierre Belfond, 1980 (préface, traductions et notes de Frédéric Jacques Temple).

 

http://josephdelteil.net